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Et c'est celle de...

Thomas robert 2

Robert THOMAS

Délit de fuite

Cette belle soirée estivale avait été bien arrosée comme on dit, et j’y avais pris ma part avec néanmoins me semble-t-il, toute la juste mesure qui convenait. Christine qui était encore de service à l’hôpital ne m’avait pas accompagné. Si cependant elle avait été avec nous, sans doute aurais-je été plus modéré, contraint et forcé par ses rappels à l’ordre discrets, mais efficaces. Probablement aurait-elle pris place au volant pour nous reconduire à la maison. Si seulement elle avait pu se rendre libre pour l’occasion et exercer son étroite surveillance habituelle … !

Mes amis et moi nous sommes séparés devant leur maison où nous avions donc pas mal festoyé. Ils m’ont demandé si ça irait et m’ont recommandé d’être prudent. Je me sentais encore suffisamment en forme pour reprendre la route. Trente-trois kilomètres à parcourir de Dun-sur-Meuse à Verdun, soit une demi-heure environ. À minuit passé, il n’y a quasiment pas de circulation et mon retour ne pouvait qu’en être facilité.

À la radio, un programme de musique classique était tout à fait approprié pour ce trajet nocturne. Ne mésestimant pas les limites que j’avais un peu dépassées lors du repas, je m’appliquais à respecter une vitesse raisonnable. C’est du moins ce qu’il me semblait. Je n’étais en fait pas très conscient que ce qui pouvait passer pour une prudence maîtrisée trahissait en réalité les signes d’une certaine fatigue, et il est vrai que j’avais hâte de retrouver mon lit. J’essayais de passer en revue ce que j’avais finalement bu au cours du repas. Deux coupes d’un sympathique kir royal au moment de l’apéritif, un verre de Chablis afin d’accompagner les noix de Saint-Jacques. Je ne m’étais pas resservi pour le Saint-Nicolas-de-Bourgueil qui m’avait pourtant bien plu, effort remarquable que je n’avais pas pu renouveler au moment des fromages en acceptant une seule fois cependant une dose raisonnable d’un excellent Médoc. Sans oublier cette insignifiante mesure de mirabelle du pays dégustée en même temps que le café. Il est exact que cela représentait quand même quelques verres, mais l’ensemble était échelonné sur un repas qui avait duré environ quatre heures. Finalement, cela me paraissait avoir été tout à fait raisonnable. Ce décompte expliquait sans doute ma relative fatigue, mais je poursuivais ma route plutôt aisément après avoir traversé Liny-devant-Dun dont je connaissais la descente vertigineuse vers le cœur du village et la remontée non moins sévère pour en ressortir. Des airs de piano me rendaient ce retour agréable tandis que je tentais de me remémorer tous les joyeux moments de la soirée, les bons mots de mes amis et cette atmosphère qui ravit tant quand on est en bonne compagnie. L’absence regrettable de Christine ne m’avait pas empêché de me sentir agréablement bien.

La D964 défilait tranquillement et j’étais bercé par une valse de Chopin. J’étais un habitué de cette départementale que j’empruntais très régulièrement. Mon Audi avait atteint cette portion de la route qui longe à nouveau le Canal de l’Est et à partir de laquelle quelques lueurs au loin annoncent la proximité de Sivry-sur-Meuse.

Était-ce la fatigue, était-ce la musique qui favorisait l’endormissement à cette heure tardive, était-ce une inattention renforcée par le fait que j’étais plongé dans mes réflexions sur cette soirée qui venait de s’achever ? Je vis trop tard le virage à angle droit que j’aurais dû négocier après avoir réduit suffisamment ma vitesse. J’en connaissais pourtant la dangerosité. Au dernier moment, après avoir émergé de cette fraction de seconde au cours de laquelle je n’étais plus moi-même, je réussis à braquer violemment pour éviter une sortie de route qui m’aurait fait atterrir tout droit dans une prairie. Mais lors de la manœuvre, me trouvant finalement complètement au-delà de la ligne continue terriblement nécessaire à cet endroit, j’obligeai un véhicule s’apprêtant à prendre le virage dans le sens inverse à se déporter brutalement sur sa gauche pour m’éviter. Je dus freiner violemment pour éviter la collision et dans la panique de l’action, je fis caler mon moteur. J’entendis alors un long raclement de ferraille sur la route et en me retournant, je vis le véhicule qui m’avait croisé dans de telles conditions, complètement retourné sur le toit, moitié sur le terre-plein herbeux longeant le canal, moitié débordant sur la chaussée.

Mes jambes ne me portaient plus lorsque je sortis de ma voiture. Dans le calme de la nuit, j’entendais le grincement plaintif d’une roue qui tournait encore. Je fis quelques pas vers le véhicule accidenté et lorsque je fus à sa portée, il me sembla entendre une sorte de râlement étouffé. Dans la semi-obscurité, je crus distinguer à l’intérieur du véhicule une forme recroquevillée qui paraissait inerte. De l’autre côté, une portière s’était ouverte sans doute sous l’effet des chocs successifs. Le silence était enfin devenu total, et comme il n’y avait en vue aucun autre véhicule à l’approche, lâchement, je courus vers ma propre voiture, et après trois tentatives pour la faire démarrer, je repartis en toute hâte car j’avais en peu de temps mesuré le poids de ma responsabilité et les conséquences qui à l’évidence devraient en découler.

J’avais du mal à tenir mon volant, à agir sur les pédales, à me concentrer sur ma conduite car j’étais agité par ce que je venais de commettre. Mais mon esprit était quant à lui complètement revigoré. Je savais à l’évidence que je me conduisais en salaud. Je vis défiler Sivry-sur-Meuse, Brabant et Samogneux, heureusement sans croiser le moindre véhicule. À l’embranchement menant vers Champneuville, je tournai sur ma droite afin rejoindre la D38 pour Marre et Charny, dans l’intention de regagner Verdun par Thierville. C’était plus long, mais il me semblait que cet itinéraire présentait moins de risques d’interception par les gendarmes, les contrôles étant assez fréquents à cette heure de la nuit. En effet, très souvent, au cours du weekend, ils se positionnent à Vacherauville ou à Bras-sur-Meuse pour divers contrôles nocturnes et très consciemment, je préférais les éviter.

Finalement, au bout d’un temps qui me parut interminable, je parvins à la hauteur de mon domicile. La voiture de Christophe stationnait sur le trottoir, devant la maison, et celle de sa mère m’apparut dès que la porte électrique du garage se souleva. Christine était donc rentrée et, gagnée par la fatigue, elle  devait déjà dormir.

Je ne parvenais pas à sortir de mon auto. J’avais la tête entre les mains et je revivais la situation, depuis le moment où j’avais in extremis repris le contrôle du véhicule alors que je m’étais assoupi une fraction de seconde me semble-t-il, jusqu’à celui où j’avais honteusement quitté la scène de l’accident sans même porter le moindre secours. Je me sentais méprisable, abject, indigne d’apparaître encore aux yeux de ma femme et de mon fils et ma conscience me renvoyait l’image d’un homme bien pitoyable. J’imaginais aussitôt une famille quelque part, dans la douleur et peut-être dans le deuil.  Mais dans le même moment, j’éprouvais aussi la satisfaction de n’avoir été vu par personne, tout du moins je le supposais, et cette chanceuse circonstance me rassurait, même si j’étais conscient qu’une telle ignoble pensée ne faisait qu’augmenter le poids de l’abomination dont j’étais coupable.

C’est tout à la fois dans cet état contradictoire de terreur pour mon comportement plus que fautif, et de sérénité quant à l’absence de témoins, que je me glissai au bout d’une heure dans la chaleur des draps aux côtés de Christine qui dormait profondément. Je m’obligeai à déposer un léger baiser sur son épaule afin sans doute de ne pas rompre un rituel auquel nous étions habitués mais je ne parvins pas à me serrer à ses côtés, tant était grand le dégoût que j’avais désormais de moi-même auprès d’une femme qui regorgeait de qualités morales.

Comment allais-je pouvoir vivre en chef de famille en portant un si lourd secret ? Je ne parvenais pas à trouver le sommeil. La séquence de l’accident s’imposait sans cesse à moi alors que je tentais d’évaluer mon comportement auprès des miens. Saurais-je rester le même dès leur réveil, être ce mari et ce père joyeux et blagueur comme je l’étais habituellement ? N’allais-je pas soudain devenir plus morose, moins causant et sombrer dans d’inquiétantes pensées prêtes à s’imposer constamment à moi, ce qui ne manquerait pas d’éveiller leur inquiétude ? N’allais-je pas être contraint au bout d’un moment d’aborder le sujet et de confier mon implication à celle que j’aimais ? Ne fallait-il pas dès à présent, au risque de briser le cœur à ma famille et de passer pour une ordure aux yeux de tous, aller à la gendarmerie pour me dénoncer ? Avant de tomber dans un semblant de repos haché de mauvais rêves, il me semble que je fis le choix de la veulerie totale et donc de l’amnésie absolue, aggravant sans doute définitivement l’épaisseur de ma bassesse.

Il était un peu plus de six heures du matin lorsque des coups de sonnette répétés me tirèrent du sommeil agressif dans lequel la fatigue nerveuse m’avait finalement fait basculer. Il ne me fallut pas longtemps pour reprendre mes esprits et me retrouver aussitôt confronté à la triste réalité de ma situation. La sonnette retentit à nouveau et on frappait aussi à la porte. Je me levai alors, le cœur battant d’angoisse car qui un dimanche matin, à une telle heure, aurait pu venir réveiller la maisonnée ? Immédiatement, mon rythme cardiaque s’accéléra et je sentis le sang affluer vers mes tempes. Évidemment, j’avais en moi cet horrible pressentiment d’avoir finalement été aperçu par quelqu’un qui n’aurait pas manqué de relater ma présence à proximité du lieu de l’accident ou pire, qui en aurait été le témoin. À moins que la victime elle-même m’ait reconnu au moment où je m’étais approché du véhicule. M’étant à la hâte couvert d’un peignoir, je traversai le couloir et après avoir obliqué vers l’entrée, j’aperçus au travers du vitrage opaque de la porte plusieurs silhouettes sombres. J’ouvris et me trouvai face à deux gendarmes qui me regardèrent avec une mine me paraissant plus que sévère.

– Bonjour ! Excusez-nous de vous déranger à une heure aussi précoce. Êtes-vous bien Monsieur Dualas ?
– Oui, c’est bien moi.
– Alors Monsieur, ce que nous avons à vous annoncer n’est pas du tout agréable et nous en sommes désolés.

Cela était certain. Ils étaient venus pour moi. Je me demandais comment ils avaient réussi à remonter jusqu’ici aussi rapidement. Je baissai alors la tête confusément, résigné et déjà prêt à reconnaître les faits et à accompagner les deux fonctionnaires, car je ne doutais pas qu’ils me signifieraient aussitôt ma mise en garde à vue. Christine que tout cela avait réveillée m’avait rejoint et se mit à masquer la bouche de ses mains jointes en voyant les deux gendarmes.

– Bonjour Madame ! Madame Dualas je suppose ?
– Oui, c’est cela !
– Comme je l’expliquais à votre mari, nous sommes contraints d’exécuter une mission qui ne nous est pas du tout agréable. Peut-être Madame, serait-il préférable que nous soyons à l’intérieur pour pouvoir mieux évoquer l’objet de notre visite ?
– Eh bien, parlez, dites de quoi il s’agit et ne nous laissez pas ainsi, mon mari et moi !

J’aurais voulu à cet instant prendre la parole, révéler moi-même à Christine ce qui s’était passé au cours de la nuit, mais je ne parvenais pas à sortir le moindre mot, attendant l’instant effroyable qui ne faisait plus aucun doute.

– Voilà, très tard hier soir, un terrible accident a eu lieu dans un virage, près du canal, à la sortie de Sivry-sur-Meuse. D’après nos reconstitutions sur la base des traces de freinage observées, nous avons pu déterminer avec certitude qu’un chauffard est à l’origine de cet accident qui a coûté la vie à deux jeunes gens. Nous devons vous annoncer hélas le décès de Stéphane Sirous et de …. Christophe Dualas qui doit être, selon les papiers d’identité retrouvés sur place, votre fils.

– Non ! s’écria Christine en hurlant de douleur.
– Mais, ce n’est pas possible ajoutai-je de bonne foi. Sa voiture est ici et il dort actuellement.
– Non, non, pas lui, pas eux ! reprit-elle dans un flot de sanglots.
– Mais explique-moi Christine ! Christophe n’est pas ici ?
– J’ai trouvé un mot sur la table de la cuisine hier en rentrant. Son ami est venu le chercher. Ils devaient passer la soirée au bowling et projetaient d’aller ensuite en discothèque, en Belgique !

Je pris alors conscience que j’étais l’assassin de deux jeunes innocents, dont mon propre fils.

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Commentaires

  • Dejovillier

    1 Dejovillier Le mardi, 02 juin 2020

    Une chute terrible. La lâcheté du personnage principal est bien traitée tout au long de la nouvelle où on sent le drame se nouer inexorablement tout au long de la "confession" .

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