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Ce mois-ci, le lauréat classé premier
au concours de nouvelles 2020 de PLUME

Thème : "À la recherche des origines"

Bernard gehin
Bernard GEHIN

Bernard Géhin 69 ans, retraité, marié à la Monique, trois filles.
A mené une carrière d’informaticien industriel, a beaucoup voyagé et vécu à l’étranger dans le cadre de son activité professionnelle, en particulier dans les pays de l’Est. Cultive toujours un amour immodéré pour les pays russophones.
Musicien depuis toujours, auteur compositeur.
Était dans sa jeunesse le cauchemar de ses professeurs de Français. Le seul matheux de sa famille.
Faute de temps libre, n’a pu se livrer sérieusement à sa passion de l’écriture que depuis qu’il est en retraite, un jeune écrivain très tardif, en quelque sorte.

Ouvrages déjà publiés:

« LES FANTÔMES DE LA ZONE ROUGE » aux éditions Baudelaire, une fiction se passant en 1916 dans les zones de combats de Verdun et « Henri Soldat inconnu », une lettre posthume écrite à Henri, victime de la Grande Guerre.
« LA CAGE et autres nouvelles plutôt sombres » aux éditions du Lys Bleu : Trois nouvelles aux thèmes très différents mais toutes très noires et angoissantes 


Ecriture

Je ne sais pas d'où je viens, mais j'y vais

En ce temps-là j’étais égyptien.

Je suis issu du rapprochement d’un spermatozoïde de pure lignée vosgienne de la Montagne (là où sont les hommes, les vrais) et d’un ovule de souche parisienne. Honorable mais trop terroir, pas exotique. Ça m’a toujours obsédé, ne pas être qui je voulais, m’être trompé d’enveloppe, être banal, hexagonal, pas typique, un produit sans marque. Inassouvi culturel chronique, j’ai sans cesse cherché à m’identifier à des origines qui n’étaient pas miennes, à me coller à elles tel un rémora au ventre d’un requin baleine. J’ai été américain grâce à Joan Baez, mais pas longtemps, il y en avait tant d’autres que j’estimais incompatibles. Puis espagnol, des années durant, croyant que ça serait pour toute la vie, para toda la vida. Une semaine en Andalousie, les sommets enneigés de la Sierra Nevada dominant Grenade écrasée de soleil, les envolées virtuoses des guitaristes gitans du quartier de Triana à Séville. J’avais craqué, j’avais trouvé où planter mes incertaines racines, je me suis cru hidalgo, j’ai appris la langue, joué de la guitare presque flamenco, me suis gavé de Cervantes et de Paco de Lucia. Hélas, c’était raté d’avance, j’ai végété en Sancho Panza sur l’air de Viva España, jouant aussi mal que je m’exprimais. Inadapté, franchouillard, j’ai repris mon errance d’apatride, de désoriginé.

Je suis reparti sur les chemins de la vie et du tourisme de masse. Une semaine en Egypte. Rebelote, coup de foudre. Pas les pyramides, le Sphinx ou autres antiquités, non, les senteurs des souks du Caire, les felouques sur le Nil, les femmes voilées de mystère, la danse du ventre, le chant du muezzin au crépuscule. J’ai assommé tout le monde avec mes dithyrambes orientalistes. J’ai joué (mal) de l’oud. Je me suis lancé dans l’apprentissage de l’arabe. Ça m’a occupé pendant deux ans, deux ans de progrès infinitésimaux. J’aurais dû réfréner mes ambitions, c’est l’Everest, cette langue.

Tout n’était que frustration. Mais j’ai rencontré Tatiana.

Mon entreprise s’exposait à un salon professionnel à Paris. J’étais de corvée de racolage de clients, sentinelle peu amène faisant les cent pas le long du stand. Pour adoucir le contact avec les susdits clients nous avions recruté une hôtesse d’accueil, Tatiana, vingt ans, étudiante, les critères de sélection étant charme et multilinguisme. Je faisais équipe avec mon PDG, le grand Jacques et mon Directeur Général, le petit Bernard. Ils m’avaient réquisitionné en raison de mes prétendus dons en langues étrangères. Je n’y étais que moyen mais, par contraste avec leur propre et surprenante médiocrité en la matière, je passais pour un polyglotte distingué, une escroquerie intellectuelle dont j’ai abusé tout au long de ma carrière dans cette société.

Tatiana était sympathique et moi aussi, semblait-il, vu qu’elle ne bavardait guère qu’avec moi. Un jour, ce jour qui allait changer ma vie, je m’enquis de ce qu’elle semblait reprocher à mes collègues :

— Pourquoi tu boudes mes patrons, Tatiana ?
— Ils m’énervent !
— Ah ! Pourquoi donc ?
— Ils m’appellent Tatania !

Je pouffai.

— Oh, c’est la langue qui fourche, un lapsus.
— Quand même ! Tatania, c’est ridicule ! Pfff !!
— C’est vrai. Mais au fait, avec un tel prénom, j’imagine que tu possèdes un nom en harmonie. Et moi qui ne t’ai jamais demandé comment tu t’appelles, mille excuses !
— Tatiana Troubetskoï, me répondit-elle, anodine.

Là, je restai baba, bouche bée, stupide face à la miss qui posait sur moi le reflet bleu profond de son regard, sans doute le même bleu que le lac Baïkal sous un éclatant soleil d’hiver. Les Troubetskoï, de la très haute noblesse russe !

— Trou…Troubetskoï ? Comme le Prince ?
— Ben oui, c’est mon arrière-grand-père, émigré en France, m’acheva-t-elle.
— Mais alors, bafouillai-je, fébrile, t’es princesse ?
— Ben oui.
— Mer… mince alors !

Une princesse sur mon stand ! Et en plus son arrière-pépé, je le connaissais ! Quand j’étais gamin, nous allions parfois en famille à Paris chez ma grand-tante Madeleine, vieille dame très haute société mondaine et qui était amie avec ce royal Monsieur. Toute ma vie j’entendrai ma grand-tata susurrer dans son téléphone en bakélite des années 30 « Allôôô, Priiince ? C’est Madeleeiine ! ». Le Priiince, c’était Troubetskoï. Je crois que je l’avais vu une fois chez Grand-Tata.

Je racontai ça à Tatiana. Toute contente, qu’elle était. Nous fûmes interrompus par l’arrivée au stand de mon épouse et de ma fille flanquée de son fiancé de l’époque, le sémillant Jean-Edmond. Petite visite express au hasard d’une virée shopping à Paris qui allait sans nul doute me coûter un bras. Ma femme, vêtue d’un tailleur simili-Chanel et d’une très bonne contrefaçon ouzbèque d’escarpins Christian Dior, avait gratifié Tatiana d’un « BOOnjoour » de duchesse. Ma fille paradait en toute décontraction en Converse et veste Barbour savamment élimée, tandis que le fiancé affichait sur son visage Alain-Delonien un air de gentleman blasé, en accord avec ses souliers Berluti et sa chemise Façonnable. La princesse fut fascinée par ce trio très jet set. Trio qui ne s’attarda point, les Grands Magasins attendaient l’auguste délégation. Après un petit café en famille, de nouveau seul, je repris mon dialogue avec Tatiana.

— Je ne sais plus quoi te dire. Une princesse russe, ça m’intimide, moi qui ne suis qu’un… qu’un plouc, un moujik !

Elle protesta, véhémente :

— Mais pas du tout ! Quand on vous voit, vous et votre famille, c’est évident que vous êtes des gens supérieurs !

J’allais répondre lorsque se présenta un visiteur qui monopolisa la tsarine. J’en profitai pour aller faire pipi.
Dans le miroir des toilettes je vis un quinquagénaire chiffonné, des poches sous les yeux, un gueux en blazer lie-de-vin trop large et cravate mal assortie à une chemisette rose saumon. Des gens supérieurs ! Indulgente princesse ! Ô miracle, j’étais adoubé par l’aristocratie russe ! En moi s’éveillait une douce vibration, comme un air de balalaïka.
Pour rester dans l’ambiance je réussis le soir même à me faire inviter par petit Bernard et grand Jacques chez Petrouchka, un resto russe très cher, pour — je m’auto-cite — « célébrer mes relations privilégiées avec la famille Troubetskoï ». Repas arrosé à la seule vodka, une épreuve initiatique. Je me fis reprendre sévèrement par la serveuse en demandant du caviar, « Non, Monsieur, on appelle ça ikra », et des blinis (prononçant bliniss), « Non, Monsieur, on dit bline au singulier ou blini au pluriel, jamais de s ». Puis vint une chanteuse-violoniste d’âge mûr, traînant dans son sillage parfumé un balalaïkiste muet aux cheveux gras. Je glissai cinquante francs dans son abyssal décolleté pour qu’elle me chante Otchi Tchornya. « Nooon, Monsieur, on dit Otchi Tchornyé, c’est au pluriel, Les-Yeux-Noirs, les yeux, on en a deux !». Hormis ces humiliations linguistiques, une soirée idyllique durant laquelle je bâfrai des zakouski, des blini et des pirojki (sans s) et vis se baigner de larmes les yeux de douairières fanées au son des romances de leur mère patrie. Nous repartîmes tard et saouls. J’étais de plus en plus à l’Est. Tandis que petit Bernard vomissait son coûteux repas contre un pilier du parking souterrain, grand Jacques me faisait un panégyrique enflammé de l’âme russe éternelle. J’étais comme lui, bouleversé, mon destin venait de basculer. C’était décidé, j’allais devenir un Homme de l’Est, Vastotchni Tchelaviek, si possible russe. Ukrainien ou roumain à la rigueur. Moldave faute de mieux. C’en était fini de mon avatar égyptien, j’avais enfin atteint le Nirvana, Tatiana avec sa simplicité princière et Petrouchka avec son demi-litre de vodka m’avaient convaincu que j’étais fait pour la slavitude, la graine de mes origines germerait là-bas, dans les steppes.

Grand Jacques l’avait bien compris, ça tombait à pic, il avait moult projets lucratifs dans ces pays et personne ne voulait y aller. Sauf moi.

J’y suis donc allé, pour bosser et me constituer un patrimoine culturel, me synthétiser des origines dignes de mes ambitions.

J’ai enfoncé, extatique, mes racines nouvelles dans le permafrost sibérien. J’ai connu les appartements ex-soviétiques, délicieusement délabrés et mal chauffés. J’ai fraternisé sur fond d’alcoolisme avec des ressortissants de tous les peuples de l’Empire. J’ai été tout ce que je voulais, ukrainien, russe, kazakhe. D’eux, j’ai tout essayé, la langue et son fichu alphabet, la bouffe, les bagnoles (Lada pourries, Volga éléphantesques). J’ai fumé leurs cigarettes, des papirossa pour ceux qui connaissent, un véritable bras d’honneur à la lutte contre le cancer du poumon. Je les ai écoutés interpréter leurs complaintes déchirantes, Gari gari maia svezda, Sinyi platotchek. Ils m’ont appris que le mal du pays n’est pas un problème d’éloignement, il est consubstantiel à l’Homme, surtout de par-là. Quand un Slave pompette entend des airs de son pays, il oublie qu’il est dans ledit pays et est saisi de nostalgie, à cent mètres de chez lui. En conséquence, il pleure. Émouvant, non ? Emporté par le flot de ce blues cyrillique, j’ai massacré moi-même le répertoire local en sanglotant et en m’accompagnant à la guitare. Le Tzigane français, frantzuski tsigan ! Durant dix ans j’ai baigné dans la griserie de la transfiguration, j’étais exotique, réoriginé.

Mais un jour, nouvel éclair de lucidité, mes yeux s’ouvrirent. Je n’étais pas un meilleur Russe que je n’avais été un bon Egyptien ou un Hidalgo acceptable. Il fallait me rendre à l’évidence, je parlais russe comme une vache espagnole et le Tzigane français n’était qu’un minable gadjo, mes prestations musicales étaient accueillies au mieux par des applaudissements insincères. J’étais tricolore, Astérix, Bidochon. Je ne supportais pas la vodka au litre. Je n’étais pas de l’Est et j’en perdis le Nord. Pendant une longue période dépressive j’ai cherché un nouveau point de chute plus à ma portée, un terreau fertile adapté à mes versatiles racines. Et j’ai trouvé.

Waterzooï, bière, moules frites, à septante kilomètres d’ici.

Désormais je serai belge.

Ecriture

Rendez-vous dans cette rubrique "Porte ouverte" du Porte-Plume de Juin pour découvrir le lauréat classé deuxième, en fait un binôme : Mylène Muller et Patricia Missiaen.

Commentaires (2)

Brigitte Moncey
  • 1. Brigitte Moncey | vendredi, 12 juin 2020
Ah ! J'adore. Le gagnant du concours de nouvelles "Plume de Printemps 2019" qui félicite le gagnant du concours 2020.
La classe ! Bravo à vous deux.
Denys de Jovilliers
  • 2. Denys de Jovilliers (site web) | vendredi, 01 mai 2020
Attention, "waterzooï bière moules frites", c'est pas de la carabistouille, surtout à septante km ! Faudrait pas oublier la Monique dans tout ça hein, ni les petits cailloux blancs sur le chemin pour savoir revenir, une fois.

J'ai aimé le ton débridé, le rythme, l'humour, l'autodérision, les mots choisis qui embarquent le lecteur pour un voyage désopilant, la chute, d'une concision remarquable, et qui sonne bien !

Bravo !

DdJ

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