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Et c'est celle de...

Dubourg daniel 6

Daniel DUBOURG

 

Préambule

— Oh ! vous savez ! Moi, je n’ai aucune mémoire. J’adore les histoires, qu’on m’en dise, qu’on m’en lise…

Ils étaient trois, réunis pour l’occasion.
— Elle dit ça, parfois, pour de rares clients qui lui tiennent la jambe et bavardent avec elle, de choses et d’autres, au comptoir. Les sujets sont variés et la conversation feutrée, discrète, mais empreinte toujours de bonne humeur, souvent d’humour. Parfois, ils sont plus graves. Il faut être sérieux, de temps en temps…
— Selon la théorie des signatures de Paracelse, la prise de sésame s’avère indispensable pour la mémoire. « Sésame, ouvre-toi ».
— Elle n’a pas de mémoire, dit-elle. Bien sûr que si, mais sans doute très sélective, comme nous tous. Et elle a dû s’en convaincre longtemps. Pour un pharmacien, c’est étonnant ! « Ils » ont de ces listes pas possibles à apprendre, en fac !

 

Enlèvement

La jeune femme posa le magazine sur la table basse du séjour et se leva pour aller se servir un thé. Une lente et apaisante mélodie, où s’enlaçaient piano et saxo, flottait en sourdine dans la maison, tenant compagnie à une lumière veloutée proche du clair-obscur.

Ce samedi, elle avait quitté l’officine vers 17 heures. La semaine avait été des plus laborieuses, comme un fait exprès. D’interminables et nombreux coups de téléphone, des livraisons incessantes et leur cortège de colis à ouvrir, une importante quantité de boîtes de toutes sortes à ranger sur les étagères, auxquels s’étaient ajoutées deux absences imprévues de collègues et un client véhément. Sans doute rien de différent des autres jours. Mais la fatigue accumulée depuis longtemps n’avait fait qu’aider à rendre la situation moins supportable et l’avait décidée à passer un pyjama de laine. Un long week-end de grand repos s’annonçait, où elle rêvait de se prélasser, de s’étendre, se dissoudre.

Tout en se préparant un plateau où elle disposa un mug rempli de thé au jasmin, une coupelle de gâteaux secs accompagnés de macarons dont elle raffolait, elle pensait à l’article qu’elle venait de parcourir dans une revue traitant de psychologie. Elle ne s’y serait peut-être pas arrêtée si elle n’était pas devenue peu à peu gourmande d’une histoire, qu’elle avait plus ou moins survolée, voire effleurée, au cours des années passées sur les bancs de l’école et du lycée, histoire longtemps jugée ennuyeuse et attristante par ses faits de guerre et les injustices qui s’y perpétuaient. Mais depuis quelque temps, elle se sentait attirée par cette matière qu’elle découvrait avec étonnement. Elle avait même, ces derniers mois, acheté et parcouru de nombreux magazines sur lesquels il lui arrivait fréquemment de s’endormir tard. Elle reconnaissait que ce nouvel engouement ne cessait de nourrir sa curiosité. Il est vrai que les sujets ne manquaient pas d’être présentés de façon attractive et vivante, à l’opposé de ces insipides cours magistraux d’antan, comme si ces derniers s’invitaient dans l’actualité, sous forme de reportages. Nous étions très loin des ennuyeux itinéraires jalonnés de dates et d’événements successifs parfois sans liens et inexpliqués, comme la suite des jours dans un calendrier.

Le dernier article qui avait retenu l’attention de la jeune femme traitait de cette singulière anecdote qu’avait constitué l’enlèvement des Sabines, à l’époque de la fondation de Rome. Si Romulus et Rémus avaient bien tété leur mère nourricière louve pour donner naissance à la ville, les Romains avaient dû partir, bien plus tard, à la recherche de femmes à épouser, puis féconder, pour que soit assurée une natalité régulière assurant la pérennité de la ville. Et, comme les Sabins étaient une peuplade toute proche, rien de plus simple que de négocier avec eux quelques épousailles. Mais la demande se solda par un refus catégorique, car ces Sabins-là, qui ne voyaient pas l’initiative d’un bon œil, refusèrent tout de go qu’une seule de leurs jeunes filles aille se lover dans le lit d’un Romain. Eh bien ! Puisque c’était comme ça, il ne restait plus qu’à enlever ces demoiselles ! Un rapt collectif rondement mené à l’occasion d’une fête permit de résoudre le problème. L’affaire était donc close.

Ce soir, rien au programme, moment de détente à déguster. La femme s’installa confortablement dans un fauteuil, en chien de fusil, et couvrit ses jambes d’un plaid douillet. Elle saisit le mug entre ses mains pour se réchauffer et l’odeur du jasmin vint effleurer ses narines. Elle but quelques gorgées et choisit un petit biscuit qu’elle croqua du bout des dents. Elle avait hâte, maintenant, de parcourir le commentaire de cette singulière aventure de légende, afin de voir ce que la psychologue, auteure de l’article, pouvait bien en dire.

La soirée s’avançait, le jour commençait à décliner, les lampadaires de l’éclairage public s’allumaient progressivement. Jetant un coup d’œil par la large baie vitrée qui donnait sur la ruelle souvent déserte, la femme s’étonna de voir s’éloigner plusieurs petits camions pourvus de treuils, emportant un lot de cabines téléphoniques toutes plus mal en point les unes que les autres. Un courrier municipal avait circulé récemment, précédant cette opération. Il était grand temps de faire quelque chose. Avec l’arrivée des téléphones portables, plus personne ne fréquentait ce genre de guérite dont la plupart avaient souffert de vandalisme autant que de vieillissement. On avait fini par tant s’y habituer qu’on ne les apercevait même plus, qu’on les ignorait, sauf lorsqu’un rai de soleil venait crûment rappeler leur présence et souligner leur état de délabrement.

Étrange affaire tout de même, que cet enlèvement au dénouement inattendu et presque inconcevable ! Des femmes enlevées contre leur gré avaient donc fini par aimer leurs kidnappeurs au point de se laisser séduire, de leur donner des enfants et de gagner, par leur attitude étonnante, confiance, respect et admiration, à une époque, ma foi assez éloignée, à laquelle ce genre de sentiment ne semblait pas aller de soi… C’était la société à l’envers, un renversement complet des mœurs, des conceptions de la famille et des relations amoureuses. Car, après tout, cela semblait contredire la nature humaine, tout simplement. C’était, en tout cas, ce qu’en disait l’article.

Sans attendre de l’avoir parcouru intégralement, la jeune femme posa la revue sur ses jambes et, songeuse, reprit une généreuse poignée de gâteaux et but quelques gorgées de son thé maintenant refroidi. Elle tentait en pensée de transposer cette histoire à notre époque et, plus elle réfléchissait, plus elle concevait que de telles exactions s’avéraient, de nos jours, impossibles et seraient immédiatement combattues par une ribambelle d’associations et punies par la justice, sauf peut-être, en quelques endroits reculés de la planète où des mâles pouvaient encore exercer un droit de cuissage odieux légitimé par d’antiques traditions.

Dehors, la nuit finissait de s’installer. La jeune femme soupira d’aise en pensant à la longue soirée qui s’annonçait. Au menu, ce serait une bonne part de quiche qui l’attendait au réfrigérateur, un grand verre de Jurançon bien frais et, pour finir, un Paris-Brest fait maison, accompagné d’un expresso bien serré, afin de pouvoir, pendant quelques heures encore, jouir de ce paisible moment en plongeant dans toutes sortes de lectures. Le lendemain était le premier jour d’une courte semaine de vacances, et donc d’une phénoménale grasse matinée…

Mais d’abord, en finir avec les Sabines. Elle aurait bien voulu voir ça, la jeune femme ! Se faire enlever par quelque brute surgie de derrière un bosquet ! Être emportée au loin, sans le moindre espoir de retrouver sa famille et sa tribu ! Se faire courtiser, prisonnière et esclave, par une espèce de sauvage parcouru des pulsions les plus sombres et habité d’intentions inavouables ! Se rebeller, se débattre, hurler, griffer, mordre, se voir jetée au fond d’un lit, vaincue, forcée et souillée, dans les bras d’un goujat cherchant son seul plaisir ! Toutes ces images qui surgissaient et se télescopaient dans sa tête embuée de fatigue l’incitèrent à finir son thé d’une seule traite.

Un moment de distraction s’avérait nécessaire, celui-là même qu’elle allait mettre à profit pour préparer son frugal repas du soir. Elle s’accorda encore quelques instants, pelotonnée, bien au chaud dans le fauteuil profond et moelleux, avant de se rendre à la cuisine.

Elle ferma les paupières et s’abandonna : deux bras vigoureux la soulevaient du sol et l’emportaient au loin. Elle avait beau crier à s’en déchirer les poumons, se débattre, gesticuler en tous sens et donner de grands coups de ciseaux avec les jambes, rien n’y faisait !

Le carillon venait de retentir dans le couloir. La femme tressaillit et reprit conscience. Elle se retrouvait maintenant assise en tailleur sur le tapis du salon. Son ravisseur l’avait sans doute abandonnée là. Elle se déplia et se leva lentement, le cœur battant. Il ne devait être guère plus de 20 heures. Quelques secondes lui avaient suffi pour s’endormir. Qui donc pouvait bien lui rendre visite ? Un livreur ? Bien trop tard ! Elle n’attendait personne… Qui, du reste, la savait présente ? Elle avait pris soin de baisser tous les stores à l’aide de sa télécommande, aucune lampe n’était allumée, en façade et la voiture dormait au garage.

Elle n’était pas peureuse de nature. Chez elle, elle se sentait en grande sécurité. Et puis, le quartier, assez résidentiel et éloigné du centre-ville était réputé pour son calme et fréquemment visité par des rondes de policiers.

 Elle attendit un moment puis, sur la pointe des pieds, se rendit à la porte et passa un œil dans le judas. La lumière à contre-jour d’un proche réverbère ne lui révéla qu’une silhouette trop imprécise pour en distinguer le propriétaire. Un doigt appuya à nouveau sur la sonnette, déclenchant la musique du carillon ; puis une voix presque inaudible dont elle crut reconnaître le timbre à travers la porte donna un prénom qui devait être le sien. Rangée au bord du trottoir, une voiture de couleur sombre, qu’elle ne reconnut pas.  Elle se risqua à appuyer sur le bouton donnant de la lumière sur le seuil. Le sonneur, sans doute un peu surpris, recula. La jeune femme trouva sa silhouette assez familière et, mise en confiance, tourna la clef de sécurité et ouvrit. Le visiteur releva la tête, agita la main droite comme d’une marionnette et afficha un sourire engageant. Il était en costume sombre et portait cravate, comme prêt pour une sortie.

— Bonjour ou plutôt bonsoir ! Pardonnez-moi de vous surprendre ! J’espère ne pas être trop en retard ! Si j’ai noté votre adresse, je n’ai pas votre numéro de téléphone. Il ne me restait plus qu’à venir… Vous me remettez ?

Désappointée, la femme se mit à sonner le rappel de sa mémoire. Mais rien n’émergeait !

— Euh… Oui… Non… Je ne vois plus très bien ! Pourtant… vous me dites quelque chose…

L’homme la fixa avec bienveillance, lui laissant le temps de rameuter ses souvenirs. 

— Ah ! Je pense que je vous remets, à présent. Enfin… Si je ne m’abuse, vous êtes Laurent. C’est cela ? fit la femme, après une longue hésitation.

— Gagné ! répliqua l’arrivant. Vous rappelez-vous notre rencontre ?

— Oui ! Je vois ! Je vois maintenant ! Nous étions invités à une soirée chez un ami commun, tout au début de l’été. Nous avions beaucoup parlé « histoire » et, en nous quittant, nous avions pris rendez-vous.

— Bravo ! Et à l’époque, je vous avais proposé de vous emmener au théâtre, en automne. Vous l’aviez même noté sur un petit carnet ! C’est ce soir et, comme vous le voyez, je suis là. Vous… Vous seriez toujours partante ? fit-il avec un sourire délicat, en observant la tenue décontractée de la jeune femme. À l’opéra-théâtre, on donne, dans une heure, une toute nouvelle représentation, une œuvre d’Agostini. On y parle de Rome, de Romains. Ça ne devrait pas être mal…  Nous avons encore le temps de nous y rendre. Permettez-vous que je vous enlève, Sabine ?

 

Dubourg

Commentaires (3)

blandine bertaux
  • 1. blandine bertaux | dimanche, 03 mai 2020
L'enlèvement, sujet de société toujours d'actualité (le dernier qui m'a marquée concerne le Niger avec le groupe Djihadiste Boko Haram qui a rapté 110 jeunes filles dans leur école en 2014, ..) mais qui ici est mis en scène autour d'une tasse de thé diffusant son odeur de jasmin, de biscuits et de macarons le tout dans un intérieur douillet aux notes d'une musique apaisante. Dans ce texte est traité l'enlèvement des Sabines, l'enlèvement de cabines téléphoniques et l'enlèvement de l'héroïne...
Une question : Mais au fait, reviendra t-elle vraiment de l'opéra-théâtre?
Daniel Dubourg
  • 2. Daniel Dubourg | vendredi, 01 mai 2020
Eh bien ! un commentaire argumenté pour une nouvelle "analysée" montrant l'intérêt qu'elle revêt pour vous, cher lecteur. Merci de vos appréciations ! Portez-vous bien !
Denys de Jovilliers
  • 3. Denys de Jovilliers (site web) | vendredi, 01 mai 2020
J'ai aimé l'atmosphère suggérée par le pyjama, le thé au jasmin, les macarons ... et le sujet choisi, l'enlèvement des Sabines qui questionne le personnage et fait s'évader la jeune femme du quotidien, virtuellement abord, avant une rencontre qui boucle sur le thème de la mémoire annoncé dans le préambule et va la conduire vers un avenir laissé à l'imagination du lecteur.
Tout ça est bien construit et bien agréable à lire !
Merci !

DdJ
(Denis Laroque)

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