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Par Jean-Luc QUÉMARD

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Les écrivains combattants, en Meuse
au cours de la Grande guerre
Maurice Genevoix (1890-1980)

(Partie 2/3)

Le 106e R.I de Genevoix arrive dans le secteur des Éparges vers la fin octobre 1914 et s’installe à Trésauvaux. Le normalien avec sa section y passe quelques jours de repos. Il met à profit ce temps de tranquillité pour écrire sur son carnet de guerre son ressenti et ses observations qui ne manquent pas d’être critiques tant sur la stratégie que sur la hiérarchie qu’il ne comprend pas toujours. En effet beaucoup d’officiers de haut rang tergiversent et n’assurent pas un commandement efficace.

À l’issue de ces quelques jours de remise en condition, le régiment reçoit l’ordre de faire mouvement sur la tranchée de Calonne. Déambulant avec sa compagnie, Genevoix est stupéfait en traversant le village des Éparges quasiment détruit. Il s’attriste de voir autant de maisons délabrées, en ruine. Je le cite « Le silence est tel, autour de moi, que le seul bruit de mes talons éveille d’infinis échos ». Pour se sentir moins seul dans cette morosité qui le gagne, il chantonne, tentant de se rassurer et de ne rien laisser paraître à ses hommes. Il se désole de ne pas entendre dans la campagne environnante le meuglement des vaches, le hennissement des chevaux… Voir des chiens courir, pas âme qui vive, les habitants sont partis… Le village est mort, abandonné, son église est mutilée.

En ce début de novembre, continuant sa progression, le régiment s’installe sur la tranchée de Calonne en lisière du Bois Haut. Cette position de défense du secteur devient la base « vie » du régiment. De là partent journellement des compagnies en direction de la crête des Éparges pour y creuser des tranchées et des parallèles de départ à l’assaut prévu le 17 février 1915[1].

Novembre, mois de pluies diluviennes, des premières neiges et d’épais brouillards. Ces conditions climatiques glacent les combattants terrés comme des rats dans leurs abris de fortune où l’hygiène demeure aléatoire et le quotidien peu reluisant[2]. Mais durant ce temps œuvrent les sapeurs du génie. Ils creusent des galeries souterraines pour aboutir à des fourneaux où seront stockées des dizaines de tonnes d’explosifs qui éclateront le jour voulu sous les lignes allemandes. Les troupes du Kronprinz tiennent en effet depuis fin septembre cette butte des Éparges tant convoitée par l’état-major français.

Nos soldats ne baissent pas les bras. Si certains creusent, d’autres effectuent des reconnaissances et des combats de harcèlement, nécessaires pour évaluer la résistance ennemie. Prélude à l’offensive du 17 février, l’artillerie se positionne discrètement sur les collines environnantes. Genevoix est avec ses hommes. Sous sa responsabilité, ils montent la garde dans le secteur de la Calonne, descendent sur les Éparges et creusent des tranchées la nuit pour éviter les repérages. Le jour, il les réconforte, leur apporte le soutien moral. Bref, avec son ami Porchon, ils exercent leur commandement avec entrain, car ce sont des hommes avant d’être des officiers. Cependant, il reconnait avoir la chance que son statut lui permette de pouvoir s’évader à Verdun de temps à autre. Il en profite pour ramener à l’un ou à l’autre de ses soldats quelques friandises, du chocolat, du tabac, des cartes postales, enfin le nécessaire pour améliorer leur ordinaire. C’est ainsi que fin décembre, il revient de Verdun avec le pressentiment qu’il ne reverra pas indemne cette cité, à juste raison d’ailleurs, car ce sera dans d’autres conditions.

Janvier 1915 est comme novembre et décembre, la routine s’installe et les préparatifs d’un assaut futur vont bon train. Le général Herr commandant le 6ème corps d’armée en charge du secteur, prépare son plan d’attaque et invite ses subordonnés à préparer leurs hommes. Il sait que la partie sera dure, les Allemands tiennent le haut de la crête et ce ne sera point une mince affaire que de les en déloger. Il exige beaucoup d’eux, les rappelle à l’ordre souvent et les exhorte cependant à ce que les pertes inutiles soient évitées. La stratégie des mines aura un effet dévastateur, un désastre se prépare, la terre ne s’attend pas à être autant bouleversée…

Février arrive à grands pas, il règne une effervescence certaine, les actions de reconnaissance sont de plus en plus nécessaires, même au mépris de la fatigue. Il faut continuellement rapporter des renseignements nouveaux et concordants. L’état-major devient de plus en plus exigeant et ne tolère plus des approximations mais du concret, rien que du concret.

Nous y sommes. À l’aube de ce 17 février, c’est l’agitation. Genevoix reçoit ses ordres. Sa section ainsi que celle de Porchon font partie de la première vague d’assaut et doivent s’installer discrètement au bas de la crête. Avec son Ami, ils donnent les consignes d’approche. C’est encore la nuit. Ils quittent le Bois Haut, les hommes sont en colonne : interdiction de fumer, de tousser, d’éternuer, ils progressent lentement et se méfient des projecteurs ennemis. Traverser le petit pont de pierre, le seul enjambant la petite rivière « le Longeau », est galère, les boches l’ayant particulièrement en ligne de mire et l’éclairant à intervalles irréguliers. C’est au petit bonheur la chance, surtout ne pas être décelés. Depuis plusieurs semaines les soldats sont rompus à cet exercice quotidien mais ce jour, ils n’ont pas droit à l’erreur. La tension est palpable, certains hésitent, mais le normalien veille au grain et les stimule. Enfin, ils sont tous passés sans être repérés. Ils continuent leur lente progression et s’installent en base d’assaut juste avant le lever du jour.

14 h 00, l’explosion des mines donne le signal à l’artillerie d’entrer en action. Les Allemands déjà abasourdis sont surpris par les déflagrations, la terre se soulève, jaillit comme un volcan, des dizaines et des dizaines de feldgraus projetés en l’air retombent disloqués, d’autres meurent par centaines, éventrés, ensevelis par les obus… Un séisme effroyable de guerre. C’est la terreur qui s’installe. À 15 h 00, l’artillerie cesse le pilonnage, c’est l’assaut. Genevoix donne ses ordres ; il faut y aller, ils ont la peur au ventre, mais ils grimpent la colline et arrivent en ligne de crête sans trop de dommages malgré quelques tués dus à quelques nids de résistance. Mais, ce n’est pas l’hécatombe. Genevoix fait le point, il s’en sort bien. Son Ami Porchon également. Il y a des prisonniers qui descendent et passent devant eux, hagards, apeurés. Certains pleurent, un gamin de 17 ans les mains sur la tête passe devant eux. Le capitaine[3] de Genevoix l’arrête « schrecklich ! Oh ! schrecklich ![4] » crie-t-il ! Il lui donne un morceau de chocolat, le rassure, lui tape sur l’épaule et l’invite à rejoindre ses camarades, « va petit, va petit, descends ».

Les Allemands accusent le coup, mais se ressaisissent. Ils finissent par arrêter l’assaut et à repousser les Français, puis reprennent du terrain dans la soirée. Il faudra encore deux jours de combat et de nombreuses pertes pour les déloger de ce point nommé « A[5] » sur les cartes d’état-major. C’est au cours du dernier combat mené le 19 février pour conquérir cet objectif que son Ami Porchon trouve la mort. D’abord légèrement blessé à la tête par un éclat d’obus, il descend au poste de secours sur les conseils d’un de ses sous-officiers. Malheureusement, l’artillerie allemande redouble d’intensité et continue son pilonnage. Alors qu’il approche du poste, un obus, soudain explose à proximité. Il est fauché et est tué sur le coup. Son Grand ami, son Frère d’arme, son Frère de cœur vient de quitter ce monde pour l’au-delà et veille désormais sur le normalien. Genevoix est très affecté par la perte de son Ami : je le cite « Il fallait bien que cela vînt : Porchon, qu’est-ce qu’on a fait de toi ? Juste au bas du boyau, à quelques pas du poste de secours, un 77 t’a ouvert la poitrine, tu es tombé la face contre terre, et tu es mort ». L’Écrivain sombre dans une profonde tristesse et entrevoit même sa propre mort. D’ailleurs, sa section est quasiment anéantie, il en est pratiquement le seul survivant. Il s’en veut car ce coup-ci, il n’a pas réussi à épargner la plupart de ses hommes.

(Fin de la seconde partie)

 

[1] Le général Herr, commandant le 6ème corps d’armée envisage une attaque courant février.

[2] Il décrit merveilleusement ces conditions de vie dans son ouvrage « La boue ».

[3] Il s’agit du capitaine Bord, nommé Rive dans son ouvrage « Ceux de 14 »

[4] Cette scène sera relatée dans « Ceux de 14 » par l’écrivain. Ce mot veut dire : terrible

[5] Un monument à la mémoire du sacrifice des soldats du 106ème R.I est érigé à cet endroit.

(Toutes les photos peuvent être agrandies d'un simple clic)

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Village des Éparges traversé par Genevoix Boyau sur la butte des Éparges, cadavres français non ramassés Sous-Lieutenant Porchon
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Sylvie Genevoix devant la sépulture de Porchon lors de son périple mémoriel en 2011 (voir début texte n° 1) Monument érigé à la gloire du 106ème R.I (point A)

Recueil des lettres de Porchon et témoignages de Genevoix

 

Quemard

Commentaires (1)

Régine licciardi
  • 1. Régine licciardi | vendredi, 01 mai 2020
Voilà une évocation réussie de cette sanglante bataille des Éparges, aux cotés de Maurice Genevoix, ses hommes et son ami très cher, Robert Porchon...
Grâce au talent de Jean-Luc, nous sommes transportés au cœur de l'action.
Le récit est palpitant, captivant.
Bravo pour cette rubrique, Monsieur QUÉMARD !
Bien à vous .

Régine LICCIARDI

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