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Par Daniel DUBOURG
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Les oies de Konrad

Dans mon pays court une histoire sans fin dans laquelle une compagnie d’oies n’en finit plus de dire ses prières devant un renard patient et sûr de son fait, qui a décidé de les dévorer toutes et qui, en grand seigneur, leur a octroyé cette faveur. Plus malignes que maître renard, ces oies ? Sans doute. Mais elles ont compris que le rouquin est bouffi d’orgueil et que, par conséquent, il tient à manifester sa grandeur d’âme devant un parterre de volatiles qu’il prend pour de stupides bourriques.

Les oies ne sont pas si bêtes qu’on pourrait le croire.

Au temps de la Rome antique, les oies du Capitole donnèrent l’alerte au moment d’une attaque-surprise des Gaulois, alors que les chiens, vigiles habituels, n’avaient rien entendu. Et ainsi, la ville fut sauvée.

Elles étaient lanceuses d’alerte avant l’heure. Dans une certaine symbolique, l’oie sauvage représente le retour annuel du Soleil, donc d’une certaine façon, le retour à la lumière, après l’obscurité, et pourquoi non, l’obscurantisme.

Les oies ne sont pas si bêtes qu’on pourrait le croire.

Un peu plus près de nous, dans l’œuvre de Selma Lagerlöf, Nils Holgersson s’en ira survoler et visiter la Suède. Merveilleuse destinée pour un gamin qui ne pense qu’à persécuter les animaux tels que les oies. Pour le punir, un tomte, lutin doté de pouvoirs magiques, le rétrécit, ce qui lui confère le pouvoir de parler avec ces dernières auxquelles il finira par s’attacher. Ces volatiles migrateurs ont fait changer le garçon qui s’améliore ainsi peu à peu au fil du voyage, des rencontres et des épreuves qu’il doit traverser. D’abord hargneux et méprisant, il se lie d’amitié avec le jars blanc et avec les oies sauvages, qu’il finit par protéger au péril de sa vie. À la fin du roman, Nils prouve qu’il a compris la leçon que lui a donnée le tomte.

Les oies ne sont pas si bêtes qu’on pourrait le croire.

Il fallait bien que ces oiseaux soient un jour ridiculisés, non par quelques-uns de leurs semblables, mais par une catégorie bien particulière d’êtres humains dont on n’est pas du tout certain qu’elle ait disparu. Il est vrai que depuis longtemps, le ridicule ne tue plus. L’occasion nous est parfois fournie, dans certains documentaires, d’observer le fameux pas de l’oie des troupes fascistes de Hitler et Mussolini. Là encore, il faut savoir que cette façon de militairement marcher est encore en vigueur en Russie, en République populaire de Chine, en Corée du Nord, à Cuba, pays dont les profils laissent rêveur. George Orwell, dans son essai « Le lion et la licorne » en propose l’interprétation suivante : c’est le mouvement d’une botte en train de frapper le visage d’un homme.

Les oies ne sont pas si bêtes qu’on pourrait le croire.

Si des esprits cyniques se jouent de l’oie, le jeu auquel celle-ci nous invite sur un parcours de 63 cases, véritable labyrinthe, nous conduit à une réflexion sur nous-mêmes et sur le chemin que nous avons à suivre pour nous accomplir. Tous les obstacles y sont présents : le pont, le puits, l’escalier et la mort. Il faut noter que l’oie ne se trouve que sur des cases favorables aux joueurs. L’oie symbolise la prudence, l’astuce et l’intelligence.

Les oies ne sont pas si bêtes qu’on pourrait le croire.

S’il en est un qui a côtoyé et étudié longuement les oies, c’est bien Konrad Lorenz, l’un des pères de l’éthologie, qui a mis en évidence le phénomène d’empreinte qui est un processus d’attachement à la mère dans les premiers âges de la vie chez de nombreux oiseaux. Pour résumer, c’est la nature (l’inné) qui dit au petit animal qu’il doit s’attacher à quelqu’un, mais c’est la culture (l’acquis) qui lui suggère qui il doit suivre.  Cela reviendrait à dire que nous suivons un modèle qui devient notre référence première à l’aube de notre existence et que, par la suite, le chemin que nous empruntons volontairement ou non, les rencontres que nous y faisons ont pour effet de guider notre choix vers d’autres modèles.

Les oies ne sont pas si bêtes qu’on pourrait le croire.

Au terme de ces quelques digressions, j’en suis encore à chercher les véritables raisons qui m’ont conduit à parler de l’oie. En même temps, je m’étais fait le pari de réunir quelques propos disparates pour obtenir quelque chose de cohérent. Loin d’être sûr d’avoir réussi, j’observe que ces quelques lignes m’ont montré qu’un volatile souvent décrié pour sa bêtise présente des traits de caractère divers et inattendus justifiant qu’on s’y attarde et qu’on y réfléchisse.

Enfin, laisser vagabonder son esprit sans recherche de résultat n’est pas en soi forcément stérile. Une pomme peut toujours nous tomber sur la tête au moment où nous nous y attendons le moins. Et si par les temps qui courent, nous tentions de trouver ce qui, essentiellement, doit avoir force de loi ?

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