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Et c'est celle de...

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Brigitte MONCEY

 

L'AIRE DES INFIDÈLES

Chacun avait trouvé sa place. Florentin et Bérénice, installés à l’arrière du véhicule, encadraient Laurette, leur grand-mère maternelle. Antoine avait pris le volant. Sa femme le seconderait plus tard, lorsque les enfants dormiraient. Armelle aimait conduire la nuit, lorsque le calme envahissait l’habitacle. Elle pouvait rêver tranquillement, sans être perturbée par les demandes des uns et des autres.
Elle avait eu du mal à décider Antoine à les accompagner en vacances. Il avait bien essayé de l’en dissuader : « J’ai du travail à l’agence, mon patron ne me laissera pas partir. Pourquoi aller en Bretagne, alors que nous pouvons tous profiter de notre nouvelle maison ? » Elle n’avait pas cédé. Elle savait très bien que s’il restait sur place, son mari, corvéable à merci, ne quitterait pas son portable et qu’il se retrouverait plus souvent au travail que chez eux. Elle devrait continuer à s’occuper des petits, seule, tout au long de la journée. Elle souhaitait respirer un peu en lui laissant assumer son rôle de père. Elle voulait tenter de resserrer les mailles de leur couple. Elle sentait qu’il se trouvait en danger. Lorsque Laurette leur a proposé de séjourner gracieusement dans sa maison de vacances et de l’emmener en contrepartie, il n’a pas pu se dérober. Armelle se sentirait plus libre et pourrait profiter d’une pause bien méritée. Une semaine en bordure de mer serait bénéfique à tous.
Pour l’instant, il conduisait. Il était parvenu à dominer sa mauvaise humeur. Il lui en voulait un peu de l’obliger à bousculer ses habitudes. Mais il la connaissait. Il savait qu’en s’unissant à elle, il en serait ainsi ; qu’elle serait éternellement sur les quatre chemins, courant de festival en festival. Avant leur mariage, il aimait cela aussi. Il prenait conscience que depuis quatre longues années, dès la naissance des petits, elle rongeait son frein. Elle écoutait toujours autant de musique, mais n’avait plus assisté à aucun concert. Et là, l’occasion était unique. Des artistes en résidence d’été dans une commune proche de leur lieu de villégiature allaient donner plusieurs représentations. Alors, il n’avait pas eu le cœur de lui refuser cette escapade. Finalement, cela lui ferait du bien à lui aussi de changer d’air et de se reposer. Tout à ses pensées, il appuyait sur l’accélérateur sans se rendre compte qu’une voiture le dépassant était en train de se rabattre. Afin d’éviter la collision, il freina brusquement.
Somnolente, Armelle sursauta et lui demanda ce qu’il se passait. Elle lui dit de s’arrêter à la prochaine station, distante d’une vingtaine de kilomètres. Il roula un peu plus doucement en redoublant de vigilance. Quelque chose buta contre la pédale d’embrayage, puis glissa sur le côté gauche. Il regarda rapidement et vit un objet rouge. Un nouveau coup d’œil et il découvrit qu’il s’agissait d’une chaussure de femme. Il la repoussa du pied vers le dessous de son fauteuil. Il réfléchit. Que faisait cet escarpin sous ses pieds ? Il n’appartenait pas à son épouse qui ne portait que des souliers à talons plats. Une pensée le foudroya. Celui de Camille. Il avait dû se coincer et le freinage intempestif venait de le déloger de sa cachette. Antoine avait pourtant pris le soin de nettoyer lui-même son véhicule depuis cette fameuse soirée. Qu’allait-il faire ? S’en débarrasser rapidement.
Plus que quelques centaines de mètres avant « l’aire des infidèles ». Tu parles d’un nom, bien à propos, pensa-t-il ! Il enclencha son clignotant et se gara devant la station. Tout le monde dormait derrière. Inutile de les réveiller. Armelle lui proposa de boire un café. Antoine lui dit qu’il la rejoindrait dès qu’il aurait réglé le GPS, muet depuis un certain temps. Quand elle disparut de son horizon, il enfila son blouson, saisit l’escarpin rouge en caressant du bout des doigts son cuir souple et le dissimula dans sa poche. Il s’arrêta aux toilettes et se débarrassa de l’objet compromettant en le jetant dans la poubelle. En sortant du local, il croisa une femme qui le regarda d’un air réprobateur. Armelle ne se trouvait plus devant le distributeur ; elle devait certainement être retournée dans leur véhicule. Il se sentait moins crispé. Il dégusta son expresso.
Armelle conduisait maintenant. Antoine étendit ses grandes jambes et ferma les yeux. Ses pensées le ramenèrent vers Camille. Camille, son fantasme enfin réalisé. Depuis le temps qu’il en rêvait. Elle lui avait beaucoup résisté. Finalement, il était arrivé à la charmer et l’avait entraînée dans sa voiture. Quelle extase ! Ils étaient bien d’accord, leur aventure ne durerait qu’un soir… Alors, pourquoi cette histoire d’escarpin ? Il avait eu peur. L’aurait-elle fait exprès ? Elle ne les avait pas aux pieds cette fameuse nuit. Il aimait tant ses jambes gainées de soie. Il avait bien remarqué la couleur de ses chaussures, semblable à celle de ses yeux gris argenté.
D’où venait le rouge ? Mystère ! Il secoua la tête. Inutile de chercher davantage. L’affaire était réglée, l’escarpin abandonné, il ne risquait plus rien. Il avait failli se faire griller. Désormais, il serait plus attentif.
Trois heures plus tard, ils arrivèrent devant la fermette. Armelle et les enfants descendirent du véhicule. Antoine s’approcha du coffre afin de sortir les valises. Armelle fit demi-tour et lui dit :

– Inutile de prendre la tienne ! Tu repars. Je ne veux plus te voir.

Au même moment, Laurette s’exclama :

– Je ne comprends pas, je ne retrouve plus ma chaussure.
– Cet escarpin rouge ? dit Armelle en lui tendant l’objet.
– Mais où était-il ?
Dans les toilettes pour femmes de l’aire des infidèles.

 

Nouvelle tirée du dernier recueil « TOURBILLON DE FEMMES » publié en décembre 2019 

 

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