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Par Jean-Luc QUÉMARD

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Les écrivains combattants, en Meuse,

au cours de la Grande Guerre (Partie 2)

Ernst Jünger (son passage à Verdun)

 (Toutes les photos peuvent être agrandies d'un simple clic) 

Engagé comme volontaire, il est affecté dans une section du 73ème régiment d’infanterie de Hanovre, celui d’Albrecht de Prusse. Ce régiment au passé brillant est favorablement remarqué par son corps d’officiers prussiens.

Après avoir combattu en Champagne et en Meurthe et Moselle, il arrive en Meuse au soir du 22 avril 1915 et s’installe avec sa compagnie à Hattonchâtel. Puis, le régiment reçoit l’ordre de se porter en direction des Éparges où règne depuis le 20 septembre 1914 un combat sanglant. En effet, l’état-major allemand malgré quelques succès face à la résistance française, décide de reprendre l’initiative en effectuant à partir de St-Rémy-la-Calonne une offensive afin de repousser les Français au-delà de la Tranchée de Calonne. Cette manœuvre judicieuse est fomentée pour leur permettre, si le succès est assuré, de fondre sur le village des Éparges.

C’est au cours de cette offensive qu’il va connaître le baptême du feu, pas très loin de la redoutable colline des Éparges et plus particulièrement à proximité de la tranchée dite de « Calonne ». Il narre cette épreuve dans son ouvrage « Orages d’acier », froidement sans pitié ni haine. Lors d’un bombardement, il réagit très sereinement, naturellement, acceptant son sort dépendant de la chance de pouvoir y survivre : lorsque le terrain arrosé de projectiles perturbe ses camarades envahis par une vision d’horreur, des flammes, de la fumée noire, des corps déchiquetés en lambeaux de chairs, des membres arrachés gisant pêle-mêle sur le sol ou accrochés aux branches des arbres… lui, imperturbable, d’une manière froide, se ressaisit, ne laissant rien paraître. Je le cite « je pensai à part moi qu’un tel baptême du feu se passait bien mieux que je ne m’y étais attendu[1]».

Un peu plus tard, au cours de cette manœuvre, s’engage à nouveau un combat d’artillerie où il est blessé par un éclat d’obus à la côte 381 en forêt de St-Rémy-la-Calonne. Il commente ainsi les circonstances de sa première blessure, je le cite une nouvelle fois « nous courions vers les abris, haletant, je bondis avec le sergent auprès d’un gros chêne, je courais derrière lui, soudain, un éclair sauta des racines largement étalées, et un coup sur la cuisse gauche me projeta au sol, je me crus atteint par une motte de terre, mais la chaleur du sang ruisselant ne tarda pas à m’apprendre que j’étais blessé ». Un éclat coupant comme un fer de lance le blesse à cet endroit, c’est sa première blessure d’une longue série qui en comporte quatorze tout le long du conflit.

C’est lors de cette offensive du 25 avril 1915 que survient sa première blessure, au cours d’une mission de dégagement pour repousser l’emprise d’un régiment d’infanterie français, celui du 106ème R.I, au sein duquel un certain lieutenant Maurice Genevoix sévit. C’est la confrontation inopinée de deux futurs Grands Écrivains qui pourtant, malgré l’insistance et le souhait de Jünger, ne se rencontreront jamais après la guerre. Arguant de son comportement ambigu et pour des raisons personnelles, Genevoix lui répondra toujours négativement.

À l’issue des premiers soins, il est évacué vers une ambulance établie vers l’arrière dans une clairière puis vers un hôpital de campagne installé à Saint-Maurice-sous-les-côtes. Après des soins plus adaptés, de ce village il embarque dans un train sanitaire pour l’Allemagne, ce qui le mène à Heidelberg. C’est ainsi que Jünger quitte notre département pour ne plus jamais y revenir au cours de cette effroyable guerre. À la suite d’une permission de convalescence, le jeune Jünger, sur les conseils de son père, intègre une école de formation d’officiers. Il en sort aspirant en septembre 1915 et continue son périple guerrier en combattant sur la Somme, en Belgique et revient à proximité de la Meuse le 4 août 1917.

Il débarque avec ses camarades de la 7ème et 8ème compagnie à Mars-la-Tour avant de rejoindre un cantonnement à Doncourt-lès-Conflans. Il y passe un agréable séjour avant de connaître une nouvelle fois la tempête à Regniéville, un hameau de la Meurthe et Moselle pas trop éloigné du département de la Meuse. Il termine la Grande guerre décoré de la croix de l'Ordre pour e Mérite, la plus haute distinction allemande.

Homme hors du commun, sa carrière d’écrivain est à la hauteur de ses espérances. Connu pour ses nombreux ouvrages, il publie peu de temps avant la deuxième guerre mondiale « Sur les falaises de marbre », un livre dont le récit critique toute forme de dictature, mettant ainsi à mal la doctrine hitlérienne. Depuis 1933, il refuse les tentatives de récupération en faveur de ce régime nazi. Inquiété et dénoncé par un proche de Goebbels qui engage le processus d’une arrestation mais Jünger s’avère être de fait protégé par Hitler qui semble ignorer l’existence de cet ouvrage. Rappelé en 1939 pendant la drôle de guerre, il revêt son uniforme de capitaine pour participer une seconde fois à une guerre mondiale. Après la campagne de France, il est affecté à un état-major à Paris. Durant son séjour, il côtoie entre autres des écrivains et des artistes de renom : Ferdinand Céline pour lequel il ressent une aversion due à ses déclarations antisémites, Sacha Guitry, Jean Giraudoux, Jean Cocteau, Paul Léautaud, Arletty.

Ernst Jünger se marie à deux reprises. De sa première union naît son fils Ernstel. Ce dernier partageant la même idéologie que son père et ayant tenu des propos hostiles au régime, est envoyé disciplinairement sur le front italien. Servant au sein de la Wehrmacht, il est tué le 24 novembre 1944 à Carrare par des partisans.

À l’issue de ce conflit, Jünger s’adonne à la collection d’insectes, parcourt le monde et continue à écrire…

Liste de ses principaux ouvrages :

Publications après la Grande guerre : Orages d’acier (1920), La guerre, notre mère (1922), La guerre comme expérience intérieure (1922), le Travailleur (1932), Feuilles et pierres (1934), Jeux africains (1936), Sur les falaises de marbre (1939).

Publications après la deuxième guerre mondiale : Le voyage atlantique (1947), Traité du rebelle (1951), Approches, Drogue et Ivresse (1970), Lance-pierre (1973), Soixante-dix s’efface (1980), Le problème d’Aladin (1983), Les ciseaux (1990).

En 1982, en récompense de l’intégralité de son œuvre, Ernst Jünger obtient le prix Goethe

 

[1] Phrase tirée de son ouvrage internationalement connu : Orages d’acier, paru en 1920.

Junger1 Junger2 Junger3
Volontaire engagé Croix de fer La section Jünger
Junger5 Junger4 Junger6
Carte écrite pour un ami Croix pour le mérite Extrait de son carnet de guerre

 

En attente

Commentaires (1)

Regine Licciatdi
  • 1. Regine Licciatdi | dimanche, 01 mars 2020
Vos chroniques historiques sont toujours fort intéressantes,Mr Quémard, car bien documentés.
Vous sortez de l ombre Ernst Jûnger,un homme, un soldat,un auteur aussi, sans doute mal connu.

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