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Et c'est celle de...

Anselmet fabienne 4

Fabienne ANSELMET

 

LE ROMAN DE STANISLAS

Il était presque quatre heures du matin quand Stanislas se réveilla en sursaut. Il alluma la lampe de chevet en bois sculptée qu’il avait héritée de sa grand-mère et pour laquelle il avait une affection toute particulière. Il chercha ses pantoufles mais n’en trouva qu’une seule. La deuxième avait dû glisser sous le lit ou encore Gaspard, son fidèle compagnon à quatre pattes, avait joué avec. Il se leva lentement et enfila sa vieille robe de chambre écossaise qui pendait sur le dossier de la chaise.

Il traîna les pieds jusque dans la cuisine de son modeste appartement et se fit couler un café. Il plongea la main dans le sucrier et en jeta deux dans sa tasse. Il ouvrit le réfrigérateur et voulut prendre le litre de lait. Mais il avait oublié de faire les courses. Tant pis, il boirait son café noir.

Il s’installa à la table de son bureau et pris une feuille de papier. Il n’était pas encore habitué à ce nouvel ordinateur qu’il venait de s’acheter. Il préférait encore la bonne vieille méthode du stylo.
Il écrivit :

Il était une fois... 

Il s’arrêta et éclata de rire.
Non, je ne vais pas commencer comme ça ! songea-t-il. C’est stupide ! Je suis auteur de romans policiers, pas des contes pour enfants !
Il alluma une cigarette et regarda par la fenêtre. La nuit était noire et glaciale. Février pointait le bout de son nez mais l’hiver s’installait vraiment.
Stanislas avait largement dépassé la cinquantaine. Célibataire depuis que sa femme l’avait quitté quelques années auparavant, il avait sombré dans l’alcool et la misère. Maintenant, il ne vivait plus que pour son chien et ses livres, qui paraissaient dans la série noire d’un célèbre éditeur. Il en avait déjà publié vingt-sept et il en était assez fier. C’était pour lui un revenu tout juste acceptable mais qui lui suffisait pour vivre.
 

***

Richissime homme d’affaires, Ambroise habitait une luxueuse propriété au bord de la mer. L’hiver n’existait pas dans cette région du monde et le soleil éclatant éclaboussait de ses rayons la piscine immaculée. Neptune et Saturne, ses deux magnifiques dobermans, se prélassaient au bord de l’eau.
Ambroise plongea et son corps d’athlète d’un mètre quatre-vingt-douze transperça la surface dans une gerbe de milliers d’étincelles. Il effectua quelques longueurs de bassin, soulevant ses bras l’un après l’autre dans un crawl parfait. 
Firmin apparut, apportant une missive sur un plateau d’argent.

— Un coursier vient de déposer ceci, monsieur.
— Très bien, Firmin, merci.
— Cela semble urgent.

*** 

Stanislas releva la tête et enleva les boules de coton qui bouchaient ses oreilles. Le facteur tambourinait à la porte.

— Votre sonnette ne fonctionne pas. Voici une lettre recommandée. J’ai besoin de votre signature.

Stanislas prit le stylo que lui tendait l’homme en face de lui et griffonna une vulgaire signature sur le bas de la feuille.
En voyant l’expéditeur, il jeta négligemment la lettre sur son bureau.
Trésor Public. Trésor, tu parles ! Récolter une amende de dix pour cent pour seulement quelques jours de retard. J’irai demain, ou après-demain, ou plus tard... Il retourna s’asseoir et reprit son stylo.

***

Ambroise sortit de la piscine et enfila son peignoir de grande marque. Il se dirigea vers la table en fer forgé et saisit l’enveloppe. Nerveusement, il fit glisser le carré de papier et découvrit ce qui était écrit en lettres majuscules :

VOUS ÊTES DÉJÀ MORT

Un frisson le traversa. Des ennemis, il en avait par dizaines. Dans sa situation, on ne peut avoir que des ennemis. Mais qui pouvait bien lui envoyer ce genre de missive ? Il était déjà trop tard, il y avait laissé ses empreintes. Il prenait très au sérieux cette menace, même si c’était la première qu’il recevait. Il se décida d’aller prévenir la gendarmerie mais personne ne donna suite à cette affaire, jusqu’au jour où Alexandre fut retrouvé sans vie, flottant au milieu de sa piscine. Son autopsie révéla un empoisonnement à l’arsenic. 

*** 

Le lendemain, une enveloppe glissa sous la porte. Stanislas se leva pour aller la ramasser. Il sortit sur le palier et regarda dans le long couloir sombre mais ne vit personne. Il ouvrit et lut le message dont les lettres avaient été découpées dans un journal :

Lettre

Quel est ce plaisantin qui s’amuse à essayer de me faire peur en m’envoyant ce genre de lettre ?
Stanislas n’était pas du genre à se laisser effrayer. Il alluma une nouvelle cigarette et se remit à  écrire.
Dans les semaines qui suivirent, Stanislas reçut chaque jour la même lettre, avec ces mêmes mots :

Lettre

S’il avait pris ce jeu pour une plaisanterie au début, il finit tout de même par s’inquiéter. Mais il était déjà trop tard. Son cœur fragile ne résista pas. On retrouva son corps, sans vie, écroulé, la tête sur ses feuilles, dans son appartement misérable, comme il avait vécu.      

 

Anselmet

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