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Fribourg

LES ÉCHANGES  ÉPISTOLAIRES DE FRIBOURG


Auteur

Mme Laura Pamonmek
12, rue des verges d’or
Bien-en-Cher

à                                 Mlle Lydie Bo
                                Place des 102 Sous
                                Chattancourt

 

Bien, le 20 décembre2019

Mademoiselle,

Vous ne me connaissez pas et moi, je ne connais que votre silhouette.

C’est une femme désespérée qui prend la plume, mon avenir est entre vos mains (ou plutôt vos pieds).

Jusque là, j’ai été une femme comblée, mon cou, mes poignets et mes doigts peuvent en attester.

Depuis quelques temps, mon Gérard n’est plus le même. Avant, le samedi et le dimanche, on paressait au lit jusque 9 heures, c’était des moments tendres, dédiés aux câlins. Gérard allait ensuite à la boulangerie pour nous offrir quelques gâteries pour le déjeuner. La vie coulait paisiblement.

Depuis quelques semaines, je ne comprenais pas pourquoi, le samedi, dès 7 heures, il était debout, avalait rapidement un bol de café et s’en allait au pain. Maintenant, le dimanche, c’est le même topo. M’aimait-il encore ? Il semblait ailleurs et j’avais l’impression que mon couple n’était plus qu’un château de cartes. J’avais beau le questionner, il ne répondait jamais.

C’est samedi dernier que j’ai découvert le pot aux roses. Chassée du lit par une envie pressante, j’en ai profité pour ouvrir les volets. Et là, en vous apercevant, j’ai compris.

Je vous ai vue passer devant chez moi au petit trot, moulée dans votre petit short assorti à votre débardeur. Mon Gérard, l’œil rivé sur votre corps, vous suivait de près.

Votre fessier qui tressaillait à chaque foulée, votre taille fine, vos jambes galbées et vos petits seins qui ballotaient m’ont mis la puce à l’oreille. Pour en avoir le cœur net, dimanche je me suis jetée en bas du lit, la même scène se répétait ! J’ai ressenti cela comme du racolage sur la voie publique! J’ai pris des renseignements dans le quartier: vous habitez au village voisin depuis deux mois, exactement depuis le changement de mon Gérard !

N’eût été sa prothèse de hanche, je suis sûre qu’il se serait remis au footing !

Je me doute que vous ne réalisez pas les dégâts que vous provoquez. Vous seule pouvez me sauver de la disgrâce.

S’il vous plaît, pourriez-vous modifier l’itinéraire de votre parcours ? Mon Gérard, c’est mon tout, mon moi, mon passé, mon avenir, ma raison de vivre ! Ne venez pas troubler une existence sereine depuis quarante ans! Sans lui, je ne serai plus rien, juste une épave abandonnée dans une rue déserte. Je vous en supplie, laissez-le moi encore un peu ! Vous avez l’avenir devant vous, ne gâchez pas celui des autres.

Une femme atterrée

Auteur

Mlle Lydie Bo
Place des 102 Sous
Chattancourt
à                            Mme Laura Pamonmek
                           12, rue des verges d’or
                           Bien-en-Cher

                                             

                      
Le 14 janvier 2020

 

Madame,

Permettez-moi d’abord de vous souhaiter une bonne année, indépendamment du contenu de votre lettre que j’ai lue et relue avec la plus grande attention.

Vous devinerez mon étonnement à la réception de ce courrier inattendu. C’est bien la première fois que j’en reçois un tel. Jusque-là, j’étais loin de me douter que mon passage devant certaines fenêtres pouvait provoquer de tels émois. Il est vrai que, en tenue de jogging ou en robe de soirée, je ne laisse pas la gent masculine indifférente, mais à cela je n’y puis rien. En effet, on ne choisit pas sa plastique. Je ne pense pas être particulièrement provocante ni provocatrice, mais je constate en toute modestie les effets que je produis ; et ce n’est pas d‘hier.

Je ne me rends dans la forêt toute proche ou sur le plateau d’activités sportives que deux ou trois fois par semaine, surtout le week-end et,

forcément, je passe devant chez vous.

Je peux, comme vous semblez me le demander, emprunter un autre itinéraire pour vous rendre service. Mais je ne suis pas persuadée que cela résolve le problème du changement radical de comportement de votre mari.

En effet, votre Gérard, comme vous le dites, saura bien retrouver le chemin de la fenêtre, dès qu’une nouvelle joggeuse, jeune et agréable à regarder, passera devant votre maison.

C’est peut-être avec votre époux qu’il faut parler de cela. Vous voulez le garder et je vous comprends. En même temps, quel mal peut-il y avoir pour un sexagénaire de regarder  une femme ? 

Dans le cas présent, votre mari semble être tourneboulé à l’excès ; et cela me fait penser au démon de midi, à la crise que connaissent beaucoup d’hommes à partir de la cinquantaine.

En toute sincérité, loin de moi l‘intention de gâcher votre vie de couple. Il est possible que j’aie croisé monsieur à la boulangerie. Mais entre tous les clients pressés qui défilent (essentiellement des hommes), je vous avoue n’en avoir vu aucun qui semblait m‘observer ou s’intéresser à moi, car je n’y prête pas attention. Était-ce le barbu élancé et souriant, le petit homme un peu ventru, le citadin grisonnant, pressé, en costume-cravate ?

Enfin, je voudrais vous rassurer. Je n’ai jamais eu l’intention de vous prendre Gérard, déjà parce que j’ignorais son existence. Et cela ne changera pas. J’espacerai mes passages, je suivrai pendant quelque temps un autre itinéraire et, à force de faire, tout cela ne sera plus que banalité futile. Vous allez bien trouver des moyens  de repartir à la conquête de votre époux qui vous gratifiera de nouveaux gestes de tendresse et d’attention, agrémentés de petites pierres, surtout s’il ne vous sent pas jalouse.

 Mademoiselle Bo

 
 
Frignet     Dubourg

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