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Par Jean-Luc QUÉMARD

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Il y a cent ans, le choix du soldat inconnu
(Première partie)

Le concept de glorification d’un Soldat inconnu nait au cimetière de l’Est à Rennes le 26 novembre 1916. En effet, c’est lors d’une allocution prononcée au cours d’une cérémonie d’hommage par François Simon, président de l’association du souvenir français que cette idée voit le jour. Je le cite « Pourquoi, la France n’ouvrirait-elle pas les portes du Panthéon à l’un de ces combattants ignorés, mort bravement pour la Patrie avec deux mots seulement pour inscription sur la tombe : un Soldat et deux dates 1914-1916 ? Cette inhumation d’un simple soldat, sous le dôme où reposent tant de gloires et de génies, serait comme un symbole ; et de plus, ce serait un hommage rendu à l’armée française toute entière. » Par la suite, cette idée fait son chemin, elle est relayée par le monde politique dont le député d’Eure-et-Loir, Maurice Maunoury, le frère du général Maunoury commandant en 1914 la 6e armée sur la Marne, grièvement blessé en 1915.

Le 10 novembre 1920, à la citadelle basse de Verdun est choisi parmi 8 cercueils renfermant les corps de soldats dont l’identité n’a pu être prouvée, celui qui, le 11 novembre, reposera provisoirement dans une salle de l’Arc de Triomphe à Paris. C’est le cercueil du soldat inconnu. Représentant tous ceux qui n’ont pas de tombe, disparus dans la tourmente, il honore la mémoire de tous ces vaillants combattants qui sacrifièrent leur jeunesse et leur vie.

Afin de représenter tous les champs de bataille, ont été exhumés dans le plus grand secret, neuf corps de soldats français sans distinction de l’arme (infanterie, artillerie, Génie, cavalerie, aviateurs, voire marins canonniers, etc.) dans le secteur de l’Artois, de la Somme, de l’Île de France, de Champagne, Chemin des Dames, des Flandres, de Verdun et de Lorraine. Mis en bière en présence de témoins désignés pour la circonstance, ils ont été acheminés à la citadelle basse de Verdun le 9 novembre selon les directives du Ministre des pensions André Maginot, responsable du cérémonial. Cependant, il y a un doute sur un corps, et ce sont 8 cercueils qui sont finalement disposés en une double colonne de 4 pour le choix le lendemain. Il n’a pas été possible lors de l’installation de ces cercueils dans la casemate de la Citadelle (où fut remise la légion d’honneur à la ville de Verdun, le 13 septembre 1916 par Raymond Poincaré) de déterminer leur provenance. Afin de rendre impossible une éventuelle identification, ils ont été changés de place à plusieurs reprises lors de ces 24 heures d’attente.

Arrivé à Verdun vers 12 heures en compagnie d’une importante délégation composée de cinq anciens combattants, de cinq mutilés, de cinq veuves de guerre, de cinq vétérans de 1870 et de députés, André Maginot se rend à l’hôtel de ville pour finaliser le cérémonial du choix du soldat inconnu. À la citadelle, le 10 novembre à 15 heures, en présence d’une garde d’honneur composée d’un piquet du 25e R.A et d’une compagnie du 132e RI, André Maginot remet un bouquet de fleurs cueillies sur le champ de bataille de Verdun au soldat de 2e classe Auguste Thin, le plus jeune engagé du 132e R.I, à qui il revient l’honneur de choisir le héros anonyme parmi ces huit sacrifiés pour la Patrie. André Maginot prononce à cet instant, je le cite « Soldat, voici un bouquet de fleurs cueillies sur les champs de bataille de Verdun, parmi les tombes de tant de héros méconnus. Ce bouquet, vous allez le déposer sur un des cercueils. Ce cercueil sera celui du Soldat que le peuple accompagnera demain du Panthéon à l’Arc de Triomphe. Suprême hommage, le plus splendide que la France ait jamais rendu à l’un de ses enfants, mais qui n’est pas trop grand pour celui qui symbolise la vaillance française dont le sacrifice anonyme a sauvé la patrie, le droit et la liberté ».

Auguste Thin appartient au 6e corps d’armée dont fait partie son régiment, le 132e R.I. À l’issue d’un premier tour d’honneur effectué dans une atmosphère poignante, c’est au cours du deuxième tour en tournant sur la gauche qu’il pose sur le 6ème cercueil le bouquet, puis il se recule, se met au garde-à-vous et salue celui qu’il vient de choisir. Le plus célèbre des soldats inconnus vient d’être distingué héros de la Nation. Pourquoi le sixième cercueil ? Il répond plus tard aux journalistes :
« J’appartiens au 6e corps d’Armée et en faisant le total des chiffres de mon régiment, le total fait six ».

Auguste Thin, ce soldat de la classe dix-neuf est né le 12 juillet 1899 à Cherbourg. Il est le fils d’un fonctionnaire disparu dans la tourmente de la Grande guerre. Il est d’abord incorporé au 247e RI puis affecté au 132e RI. Au cours de la guerre il est gazé. D’ailleurs des séquelles le font souffrir toute sa vie. Le parrain du soldat inconnu s’éteint le 10 avril 1982 à Beauvais.

Soldat
Auguste Thin choisit le 6e cercueil.
À sa droite, André Maginot.


Seconde partie dans le Porte-Plume de décembre :
"Le transport du soldat inconnu jusque Paris"

 

Quemard
 

Commentaires (4)

Jean-Luc Quémard
  • 1. Jean-Luc Quémard (site web) | jeudi, 19 novembre 2020
Chère lectrice, je vous remercie pour votre fidélité à mes articles, en espérant toujours donner satisfaction à celles et ceux qui se passionnent pour l'histoire tant dans la qualité que dans l'originalité de mes textes. N'oubliez pas que la deuxième partie sera publiée au 1er décembre. Bien à vous.
Jean-Luc Quémard
  • 2. Jean-Luc Quémard (site web) | jeudi, 19 novembre 2020
Cher Serge, tu as parfaitement bien résumé une situation pratiquement inédite chez ceux qui doutent encore du statut de « disparus ». En effet à cette époque, si la reconnaissance par l’ADN avait pu signaler un corps non identifié comme étant identifiable, il y aurait beaucoup moins de descendants à se poser encore la question. Hélas le progrès de la médecine légale en était encore resté aux balbutiements de la découverte des empreintes digitales pour identifier quelques criminels et qui a joué un rôle prépondérant dans l’affaire Dreyfus.
C’est ce que je raconte bien souvent à mes randonneurs en parlant de la gestion des morts qui jusqu’au 16 juin 1919 était plutôt aléatoire, cette date qui voit naître l’interdiction formelle d’exhumer les corps au bénéfice des familles qui le demandaient. Bien souvent, les fossoyeurs de la nuit exhumaient n’importe quel corps du moment qu’ils soient rémunérés. C’est pour cela que beaucoup de familles sans le savoir se recueillent actuellement sur des tombes croyant avoir affaire à l’un des leurs. À cette époque tout était osé pour gagner de l’argent sur le dos des morts.
Le monde des soldats inconnus est inexpugnable, est-ce un tué non identifiable ? Est-ce un déserteur ayant fui à l’étranger ? Est-ce un homme retenu prisonnier ayant voulu changer de vie etc. Toujours est-il que la recherche de corps non identifiables pour participer au choix du soldat inconnu a permis d’en identifier un certain nombre qui étaient inhumés comme tels.
La suite du texte paraît le 1er décembre, en attendant, je te remercie pour ta critique toujours bienvenue.
Amicalement
Jean-Luc
serge beyer
  • 3. serge beyer | mercredi, 04 novembre 2020
Quelle ardeur à transmettre chez Jean Luc..! Que dire de plus ? Rien, ou tellement d'autres mots, comme ceux qui suivent...
" Ils sont à présent tous morts, les Poilus de 1914. Ceux qui sont tombés au champ d’honneur comme les autres, ceux qui ont continué à essayer de survivre, plongés jusqu’à leur dernier souffle dans la noria sans fin des souvenirs et des cauchemars. Ceux qui sont nés dans une France où les routes n’étaient pas goudronnées et qui ont vu l’homme marcher sur la Lune. Ils ont vécu leur vingt-cinquième heure.
Et tous mériteraient en fait de dormir sous cet Arc de triomphe, sous cette flamme sacrée allumée pour la première fois le 11 novembre 1923 par André Maginot et ravivée tous les soirs à 18 h 30 depuis quatre-vingt-onze ans.
Si le Soldat inconnu qui repose sous cette flamme est si populaire, c’est parce qu’un tiers des 1,5 million de tués par la Grande Guerre n’ont jamais été identifiés. Leurs familles n’ont jamais eu la certitude scientifique du décès de leurs proches. Pas de corps. Jusque dans les années 1980, elles ont pu douter de leurs décès effectifs, penser qu’ils avaient peut-être été capturés et qu’ils avaient pu refaire leur vie en Westphalie ou ailleurs...."
Extrait de l' "Ouverture" du livre Dans la peau du Soldat inconnu de Jean Pierre Guéno.
Regine Licciatdi
  • 4. Regine Licciatdi | lundi, 02 novembre 2020
Cher Monsieur Quémard,
Je suis ravie de vous retrouver pour cette chronique historique .
Bien à vous .

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