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Par Jean-Luc QUÉMARD

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La Grand' Maison du roi

Roi rene
Le bon roi René

Lors de mes fréquentes visites à Saint-Mihiel, j’éprouve toujours un pincement au cœur lorsque je passe devant cette surprenante bâtisse, sise dans l’artère principale, au n° 2, rue Notre-Dame (pratiquement en face de la maison de la Presse bien connue des Plumistes). Elle suscite l’attention des badauds, mais surtout des curieux, passionnés par l’histoire de cette cité ancestrale. En effet, lorsqu’ils passent à proximité, bon nombre de touristes la regardent avec un certain ravissement. Cette demeure, édifiée dans la seconde moitié du XIVe siècle, est une des rares constructions de l’art gothique civil. Elle constitue un centre d’intérêt important pour les érudits de l’histoire de la Meuse et de la Lorraine. Il s’agit de la maison du roi René.

Cette propriété à l’architecture assez singulière, est un quadrilatère d’environ vingt mètres en façade et de quarante mètres en profondeur. Comprenant trois étages, elle possède un joli portail flanqué de contreforts prismatiques ornés de crochets et de clochetons et, sur le fronton trône une sculpture dédiée à la Vierge et l’enfant (œuvre de Dante Donzelli sculptée en 1969). Le premier étage est séparé du rez-de-chaussée par un cordon mouluré et est percé de cinq grandes fenêtres géminées. Trois petites ouvertures carrées ornent le dernier étage. À l’intérieur, elle est pourvue d’une grande salle de festoie, d’une cour, d’un escalier à vis installé dans une tour, d’une chapelle et d’un colombier.

Elle eut pour premier propriétaire un certain Henriet Halmusse, drapier sammiellois fortuné, puis devint la propriété du seigneur Jean de Mandres (de Mandres-aux-quatre-tours, aujourd’hui en Meurthe et Moselle) qui lui succéda avant de la céder au bon roi René 1er d’Anjou[1], mari d’Isabelle, Duchesse de Lorraine (fille de Charles II, Duc de Lorraine, l’union eut lieu le 24 octobre 1420). Lors de son règne lorrain, ce dernier venait assez souvent à Saint-Mihiel pour chasser dans les forêts environnantes, s’y reposer et passer d’agréables moments. Cela prouvait que ce monarque ressentait une attirance particulière pour cette région sammielloise. René 1er, Duc de Bar et marquis de Pont-à-Mousson grâce à son oncle le Cardinal Louis de Lorraine, devint Duc de Lorraine à la mort de son beau-père le 25 novembre 1431. Par héritage, il possédait bien d’autres titres honorifiques, entre autres celui de roi de Sicile et de Naples et roi de Jérusalem. De ce fait, son blason comportait une très riche armoirie héraldique.

Il y a peu d’archives sur les passages du couple ducal à Saint-Mihiel, baillage du Barrois non mouvant[2], mais il en ressort qu’il était devenu le roi de Grand’ Maison de Saint-Mihiel qui évolua ainsi par la suite sous la dénomination de Maison du Roy.

Par lettres patentes[3] du 19 avril 1430, le roi René 1er affranchit les bourgeois de Saint-Mihiel du droit d’ustensiles, ancien usage qui, lors du séjour du Duc, obligeait les habitants à fournir le nécessaire à sa maison pour assurer le meilleur confort de vie qu’il soit (plats, pots, écuelles, lits, etc…). Finalement, vu ces contraintes domestiques, les résidents de cette cité n’appréciaient guère sa venue. Pour ses voyages, il y avait une organisation assez invraisemblable, car il se déplaçait avec tout ce qu’il appréciait : tentures, tapisseries et autres objets d’art. Il ne fallait pas moins de quatre voitures pour acheminer tous ses biens auxquels il tenait.

Le roi René entretenait d’excellents rapports avec Charles VII, roi de France. Ce dernier malgré une chevauchée dans la région champenoise voisine pour y soumettre quelques places, celle du duché de Bar à cette période, n’a jamais été la convoitise du monarque. A fortiori, un concordat signé en 1441 fut passé entre ces deux souverains stipulant le libre usage du commerce des marchands venant de France en Lorraine. En 1449, par ordre et en présence du roi René 1er, s’est tenu un conseil très important (les grands jours) à Saint-Mihiel. Cette réunion d’ordre politique, regroupait tous les dignitaires de la province. Ce fut une des dernières apparitions de ce bon roi dans cette cité meusienne.

En 1464, sa fille Marguerite d’Anjou, reine d’Angleterre (épouse d’Henry VI) en exil au château de Koeur avec son fils malade, vint résider quelques temps après guérison de ce dernier dans la maison de son père. Les successeurs de René 1er ne furent pas très enthousiastes pour y venir régulièrement, notamment son fils, Jean II d’Anjou, qui lui succéda. En effet, titulaires de la souveraineté du duché de Lorraine et de Bar, ils possédaient une somptueuse résidence ducale dans chaque cité, à Nancy et à Bar. Cependant, René II (Duc de Lorraine de 1473 à 1508), petit-fils du roi René, succédant à son cousin Nicolas d’Anjou, y vint de temps à autre. En 1487, il remit une chartre pour asseoir et confirmer le rôle de la capitale du Barrois non mouvant. Puis, il y revint en 1499 pour y présider les Grands jours. Sa dernière venue, remonterait à 1503.

Les autres monarques qui se succédèrent y vinrent épisodiquement, tel le Duc Antoine en 1530. Cette maison peu fréquentée et peu entretenue menaçait de tomber dans l’oubli. En 1587, afin d’éviter le délabrement de cet édifice, le roi Charles III de Lorraine, céda cette Grand’ Maison au bailli de Nancy, Regnault de Gournay, qui lui en avait fait la demande. Puis en 1621, elle devint la propriété de la famille Barrois qui la conserva jusqu’en 1861. Si cette famille ne l’habitait pas en permanence, elle eut à plusieurs reprises l’occasion de la louer. C’est ainsi qu’elle changea de mains à plusieurs reprises. De 1621 à 1626, elle accueillit les Sœurs de l’ordre « des Annonciades », cependant, le nombre de ces religieuses ayant évolué, elles durent quitter cette belle maison pour s’installer dans un monastère construit à leur intention. Le roi Louis XIII y aurait séjourné lors de son séjour dans le Barrois en 1632. En 1817, elle fut louée à la ville de Saint-Mihiel pour y faire un logis de caserne lors de l’occupation prussienne. En septembre 1913, la façade fut classée au registre des « monuments historiques ». À ce jour, elle est la propriété de monsieur Brunet.

Ce joyau architectural a échappé aux bombardements de la Grande guerre. Elle est aujourd’hui devenue une curiosité meusienne et lorraine incontournable. Cette Grand’ Maison connut au fil du temps plusieurs propriétaires issus de la noblesse ou fortunés ; cependant, elle restera à jamais pour l’Histoire et les Sammiellois, celle du bon roi René.

 

[1] René Ier de Naples ou d’Anjou ou encore René de Sicile, surnommé par les historiens, le Bon Roi René (né en 1409 à Angers – mort le 10 juillet 1480 à Aix-en-Provence), était seigneur puis comte de Guise (1417-1425), duc de Bar (1430-1480) de fait dès 1420, duc consort de Lorraine (1431-1453)

[2] Le Barrois non mouvant, alias Barrois ducal, partie du Barrois qui n'est pas affiliée au royaume de France.

[3] Écrit public émanant du roi qui établissait un droit ou un privilège.

Maison Portail
La Grand' Maison du roi Portail travaillé et sculpté

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Quemard

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