Nouvelles 103-mars-1.jpg2019 1

La nouvelle de...

Lombard pierre 7

Pierre LOMBARD

Cindy, livreuse de pizzas

Encore à la bourre, ce soir…
Son patron l’avait pourtant prévenue : la prochaine fois, c’était la porte !
Et pour lui, c’était facile… La crise avait bon dos pour exploiter encore un peu plus ses employés : un pizzaïolo qui bossait presque cinquante heures par semaine pour mille deux cents euros mensuels… et quatre ou cinq étudiants qui tournaient à tour de rôle sur deux scooters pourris et sur une Mob essoufflée.
Franck, le patron, était le meilleur client du bar qu’il tenait ; il partageait son temps entre les blagues à deux balles de ses clients avinés et le harcèlement qu’il faisait subir à son personnel.
La règle était simple : Jérôme, le roi de la pizza, devait être complètement autonome ; avec un budget dérisoire, il devait faire les courses, confectionner ses pâtons, préparer ses bacs, puis, à partir de dix-huit heures, dix-huit heures trente, la folie commençait ! Oreillette incrustée, il gérait les commandes, faisait valser les pâtes, les garnissait en cinq ou six gestes précis, enfournait, défournait, mettait en boîtes et en plus de tout ça, donnait les indications aux livreurs…

– Deux Margheritas, une Bella Donna et une Pêcheur… C’est au 4 rue de Martignac, dans le septième ! Allez, roule !...

Bref, il faisait tout le travail d’un patron de pizzeria en étant payé à coups de trique…

*

Cindy arrivait, haletante, trempée à l’intérieur de son K-Way par la sueur de sa course folle et à l’extérieur par la pluie glacée de ce début novembre… Il était dix-neuf heures vingt et elle aurait dû embaucher depuis plus d’une demi-heure ! Si son patron la voyait, ce serait sa fête, elle le savait…
Elle changea de trottoir, essaya de calmer son souffle et son allure, contourna le pâté de maisons et entra par l’arrière en empruntant la petite porte du laboratoire qui servait en principe à sortir les poubelles.
Jérôme jeta un regard courroucé, puis se radoucit…

Dépêche-toi ! je lui ai dit que tu avais déjà fait un tour ! On est mal… vous deviez être à trois ce soir mais Mickaël ne viendra pas, il a téléphoné : il a quarante de fièvre…  Tu fais les tours avec Yohann… Il est déjà en route… Tiens voilà deux commandes qui sont prêtes…

Cindy ôta rapidement son imper, enfila sa veste estampillée « PIZZA EXPRESS », chaussa son casque intégral et elle prit les six boîtes que Jérôme avait empilées sur le comptoir…

– Je prends le scoot ou la Mob ?
– Prends le scooter de Mickaël, il avait fait le plein… et grouille-toi, le téléphone n’arrête pas ce soir !

La jeune femme chargea ses pizzas dans le top case hypertrophié et enfourcha le scooter… La selle était trempée et la sensation d’humidité traversa tout de suite son jean…

– Quel taf de merde ! pensa tout haut Cindy… tout ça pour trente euros par soir… Putain, faut vraiment avoir besoin de bouffer !

Ses deux premières courses étaient assez éloignées et à cette heure-ci, ce n’était pas facile de circuler dans la capitale : il fallait y aller au culot et en force, à la parisienne, quoi ! Mais Cindy savait qu’elle était vulnérable et que les automobilistes ne se souciaient guère des deux roues…
Heureusement, la jeune femme était née à Paris et elle connaissait bien sa ville préférée. Elle n’avait pas beaucoup à réfléchir pour trouver ses itinéraires et souvent, elle empruntait des ruelles et des raccourcis que les autres livreurs ignoraient. C’était d’ailleurs la seule raison pour laquelle son macho de patron l’avait embauchée… Lui qui pensait qu’une « nana », ça n’était bon qu’à servir une bière ou à satisfaire le repos du guerrier…
Du coup, Cindy conduisait instinctivement et se permettait de laisser son esprit vagabonder… Mais ce soir, c’était plutôt pour broyer du noir !
Sa pauvre jeune vie ne lui laissait qu’amertume et désillusions… Ses études galères avec deux ans de retard et un bac pro qui ne lui avait jamais fourni de boulot correspondant à sa qualification ; son père qui avait abandonné sa mère quand elle avait trois ans et qu’elle n’avait jamais revu… Sa mère, malade et usée par les ménages, par les privations et par les larmes…
Parfois, elle se prenait pour Cosette ou pour Cendrillon : elle s’apitoyait cinq minutes sur son sort puis partait dans ses délires fantasmatiques… Elle savait que, comme ses deux égéries, elle rencontrerait son Marius ou son Prince Charmant !
Elle n’était ni laide, ni stupide et savait rendre un homme heureux… A bientôt vingt-quatre ans, il faudrait bien que ça lui arrive aussi à elle, le Grand Amour…
Cindy arrivait à sa première adresse et l’accueil fut carrément désagréable à cause de son retard. Elle en prit pour son grade et tout y passa : la concurrence, la conscience professionnelle, les jeunes, son patron qu’on allait appeler… Qu’est-ce que les gens peuvent être aigris et agressifs, pensa-t-elle en remontant sur son scooter.
La fille regarda machinalement sa montre ; c’était une horreur : le temps passait deux fois plus vite que d’habitude et tout se liguait contre elle. La pluie s’était remise à tomber, rendant la chaussée glissante.
Pour limiter son retard, Cindy osa ce qu’elle ne s’était jamais permis : elle remonta une ruelle en sens interdit, ce qui lui évitait un détour d’au moins six cents mètres. Arrivée en haut d’un petit dos d’âne, elle fut éblouie par de puissants phares, freina brusquement, dérapa sur la route trempée et sentit un choc violent…

– Ca ne va pas, non ? Vous êtes complètement dingue ! C’est en sens interdit cette rue !

L’homme s’approcha de Cindy qui gisait, assise par terre… Elle ôta doucement son casque…

– Oh, excusez-moi, Mademoiselle, je croyais que c’était un de ces jeunes inconscients… Puis-je vous aider ? Ne vous relevez pas trop vite… Voulez-vous que j’appelle des secours ?
– Non, non… Merci… Je crois que ça va aller… Excusez-moi… Je crois que j’ai fait une bêtise…

La jeune femme était sonnée. Le choc, sûrement… Elle avait mal à la jambe gauche mais tout avait l’air de fonctionner. Elle se releva en tirant une grimace et découvrit le visage de l’homme, à la lueur de la lampe de rue…
C’était lui ! Le Chevalier Blanc qui était venu la délivrer tant de fois dans le donjon du Seigneur des Ténèbres, le Prince Charmant qui venait la sauver à chacun de ses cauchemars, le Gentleman qui lui offrait des gerbes de roses et qui lui apportait un cocktail au bord de la piscine… C’était lui ! Là… vivant… devant elle… et peut-être même encore plus beau que dans ses rêves ! Il lui parlait, il lui souriait, et elle était incapable de prononcer un seul mot… Peut-être était-elle morte ? Ou bien dans le coma ?...
Une image la ramena subitement à la réalité : son scooter était couché sur le bord de la chaussée, phare cassé et carénage fracassé… Le coffre s’était ouvert et les pizzas jonchaient le sol… lamentablement…

– Je vais me faire tuer par le vieux ! lança-t-elle, pour elle-même…
– Comment ? Pardon… Je n’ai pas bien compris…
– Non, non, rien… Je pensais juste que mon patron n’allait pas être très content… Mes clients non plus, d’ailleurs… Et votre voiture ? J’espère qu’il n’y a pas trop de dégâts…
– Ne vous inquiétez pas,  juste la calandre, le phare et l’aile… De toute façon, je voulais la changer…

L’homme avait le même cabriolet que le Gentleman de ses rêves : une Z4 vernie noire… la classe ! Il gara son véhicule, moteur tournant, pour faire fonctionner le chauffage.
Pendant qu’elle s’extasiait sur la belle allemande, Charmant avait ramassé le deux roues qu’il avait appuyé contre une maison. Il s’approcha ensuite doucement de Cindy, posa une main sur son épaule et, d’une voix magnifiquement douce, lui proposa de venir se réchauffer dans sa voiture.
Il la précéda pour lui ouvrir la portière, comme Gentleman, et lui susurra :

– Installe-toi, j’arrive…

Cindy devina que son Prince Charmant passait un coup de fil, peut-être pour annuler un rendez-vous d’affaire… La conversation fut courte et le jeune homme revint dans la voiture avec une bouteille de champagne et deux flûtes…

– Il est à bonne température, il y a un mini bar dans le coffre… dit-il en débouchant le flacon avec une grâce inouïe…

Il tendit une flûte à Cindy en plantant son regard bleu dans ses yeux et dans son cœur :

– Je m’appelle Jean, et toi ?
– Moi ? C’est Cindy…
– Cindy ? Comme c’est… original ! Cindy, j’aimerais que nous trinquions à notre rencontre, si… insolite…

Le cristal tinta clairement et le cœur de Cindy s’emballait… Sa gorge était sèche et elle avala presque d’un trait son champagne. Elle ne se doutait pas qu’en une gorgée, elle venait d’absorber l’équivalent d’une soirée complète de son pauvre travail… Jean la resservit et lui prit la main…
La jeune femme ne savait plus où elle en était : elle allait se réveiller, c’est sûr ! Elle qui n’avait jamais eu de chance… Tous ses désirs les plus fous se réalisaient en même temps… Il était sublimement beau, riche, bien élevé et attentionné… Comment allait-elle pouvoir lui présenter sa vieille mère malade ?
Cindy finissait son troisième verre, bercée par la chaleur et la voix suave de Jean et une douce torpeur commençait à l’envahir…

– Et toi, Jean, tu ne bois pas ton champagne ? Il est si bon, minauda Cindy…
– Non, non, merci… Moi, je préfère attendre la police, ma chère Cindy…

 

Lombard

Commentaires (2)

LOMBARD
  • 1. LOMBARD (site web) | samedi, 09 mars 2019
Merci Dominique. Je ne crois pas que je manipule mes lecteurs, j'essaie de les induire vers de fausses pistes pour mieux les surprendre !
TEMMERIER Dominique
  • 2. TEMMERIER Dominique | samedi, 09 mars 2019
Elle n’a vraiment pas de chance Cindy. Je ne m’attendais pas à cette fin , j’imaginais un prédateur.
Bravo Pierre , vous savez manipuler votre lecteur .

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