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Par Édith PROT

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Gaston Floquet

Il y a plusieurs années, dans l’Orne, quelques enseignants regroupés autour d’un plasticien et d’un technicien du musée des Beaux-Arts d’Alençon ont  réalisé quatre valises pédagogiques à destination des élèves du primaire. Toutes les quatre ont utilisé comme support les travaux de Gaston Floquet, un artiste contemporain installé dans la Sarthe. Le rapport avec la Meuse me direz-vous ? Hé bien, il est simple…, l’artiste en question, était meusien…

Gaston Floquet naît en 1917 à Bar-le-Duc, mais fait ses études à Verdun, car il est élevé par sa grand-mère qui vit dans une ferme (la ferme de la Falouze) à Belleray. Une fois son bac en poche il part pour Paris pour faire du théâtre, son premier coup de cœur artistique. Pour vivre, il travaille comme correcteur dans des journaux où il profite de la nuit pour créer des « bizarreries » avec les chutes de papier et les encres d’imprimerie qu’il récupère. En 1939, il est mobilisé, fait prisonnier et emmené en captivité en Allemagne où il restera cinq ans. À son retour, il reprend ses anciennes activités, partagé entre le théâtre et les corrections pour plusieurs journaux. Son long séjour outre-Rhin lui a permis d’ajouter une corde à son arc, puisqu’il traduit les textes d’auteurs allemands comme Jasper ou Walser. Il en a besoin, car sa carrière de comédien tarde à décoller. Il obtient certes de nombreux petits rôles dans des séries télévisées comme « Maigret » et fait quelques passages au cinéma, mais reste toujours cantonné dans les seconds rôles.

En 1963, sa carrière amorce un tournant : il intègre la Comédie de la Loire et obtient enfin un premier rôle : celui du père Ubu dans la pièce « Ubu roi ». Il remporte un énorme succès et des critiques élogieuses. La même année, il expose quelques-unes de ses peintures aux Floralies de Paris. Il enchaîne encore plusieurs autres pièces au sein de la même troupe tout en préparant plusieurs expositions, à New York et à Paris. Obligé de choisir entre se réaliser à travers les œuvres des autres ou à travers ses propres réalisations, il décide d’abandonner le théâtre pour installer un atelier de création artistique à Saint-Rigomer-des-Bois. Je dis bien un atelier de création, pas un atelier de peintre ou de sculpteur, même s’il s’adonne aussi à ces deux disciplines. Car c’est un créateur éclectique. Il sculpte, ou plutôt assemble, colle ou soude des objets hétéroclites récupérés çà et là pour obtenir des personnages ou des animaux oniriques. Cette facette de son art est sans doute la plus connue et la plus étudiée par les enfants qui se frottent à son œuvre. De nos jours, elle ne surprend plus, car de nombreux artistes se sont lancés depuis dans le détournement d’objets, mais quand Gaston Floquet expose ses premières œuvres, il détonne et choque les spectateurs.  Sculpter avec des os d’animaux, créer des personnages avec des débris d’obus glanés sur les champs de bataille de Verdun et des pièces de machines agricoles, quelle horreur !

Certains critiques le qualifient d’artiste brut, mais rien n’est plus faux. Même s’il admire la liberté et la fraîcheur de la créativité des enfants, Gaston est loin d’être un autodidacte. Il possède une solide culture artistique acquise à la Sorbonne et à l’École des Beaux-Arts qu’il a fréquentées en auditeur libre pendant des années. Il y puise abondamment lorsqu’il travaille, même s’il refuse de se choisir un maître. Cet artiste, souvent décrit comme un taiseux marqué par la guerre, personnage tragique et malgré tout plein d’humour, suit son chemin sans se plier à une mode ou à une technique donnée. Il crée à sa manière et quand un jour, son voisin, observant une de ses œuvres, lui demande innocemment s’il « fait du Picasso », Gaston lui rétorque « Non, je fais du Floquet !».

Gaston Floquet ne se borne pas à créer des objets. Il dessine avec des fusains, des stylos à bille, des stylos-feutre et des craies grasses, il peint avec de la gouache, des encres, du brou de noix et sur toutes sortes de supports, de la toile au contreplaqué en passant par le papier, le carton et la toile de jute.

Il écrit aussi, même si aucune de ses œuvres n’a été éditée. Il est ainsi l’auteur de poèmes et de maximes savoureuses comme : « Si vous faites tomber la conversation, n’essayez pas d’en ramasser les miettes ». Une troupe de théâtre, la Scène Nationale 61, s’en servira pour écrire une pièce-hommage à l’artiste en 2011. Il aurait sans nul doute adoré !

Lorsque Gaston meurt en 2001 à Saint-Rigomer, il fait don de sa maison et de ses œuvres à cette petite commune qui lui dédie une rue. Alençon en fera de même et Belleray accordera une allée à cet enfant du pays dont les neveux vivent encore dans cette commune.

Vous pouvez vous faire une assez bonne idée de son œuvre en visitant le musée  de Granville, le musée de Tessé du Mans ou le musée des Beaux-Arts et de la Dentelle d'Alençon si vous préférez les cadres officiels. Ou alors vous pouvez vous rendre dans sa maison à Saint-Rigomer, où une association organise des visites. Certes, pour les critiques branchés parisiens, Gaston Floquet ne possèdera jamais l’aura de certains grands artistes, mais il le savait et sur sa pierre tombale il a laissé un message posthume à ces  esprits chagrins : « Allez prier ailleurs. »

Prot

Commentaires (1)

Soizic Hily
  • 1. Soizic Hily | lundi, 04 novembre 2019
Merci pour ce coup de projecteur, qui donne envie de découvrir l'oeuvre et la personne.

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