L inconnu du mois
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Par Édith PROT

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Jean-Baptiste Gobert

Pour commencer ce mois de décembre, permettez-moi de faire appel à un souvenir de Noël, les vitrines animées des Grands Magasins du Boulevard Haussmann, à Paris... Je suis certaine que beaucoup d’entre vous se sont perdus un jour ou l’autre dans la cohue qui se presse sur les trottoirs bordant les Galeries Lafayette et le Printemps. Autrefois, il y avait aussi « À Réaumur », un grand magasin disparu en 1961. Et pourtant il avait été le pionnier de ces implantations sur les grands boulevards, puisqu’il avait été construit en 1896. Son fondateur, Jean-Baptiste Gobert, avait si bien vendu son concept, innovant pour l’époque, que le Président de la République en personne était venu l’inaugurer. Petite originalité, le personnel d’encadrement, formé en Belgique, était essentiellement lorrain, tout comme le patron, qui était un Meusien.

Jean-Baptiste Gobert nait à Pouilly-sur-Meuse en 1849. Il est le fils d’un menuisier aisé apparenté aux barons Gobert. Très jeune, il quitte la France pour travailler en Belgique dans les établissements Thiéry qui font le commerce du tissu et de vêtements de confection, puis, associé avec un ami, Pierre Labbé, il crée à 24 ans son propre magasin à Verviers. Tout semble aller pour le mieux puisqu’en 1877, il épouse Lucia Martin, fille du directeur des magasins Thiéry où il a fait ses premières armes. Lorsque son principal client, un grand magasin de Bruxelles, lui signifie la fin de leur collaboration, loin de baisser les bras, il décide de s’implanter à Paris en modernisant les principes du commerce de la confection. Avec l’aide de sa belle-famille (il associe d’ailleurs le nom de son épouse au sien pour former Gobert-Martin), il fait construire un bâtiment situé du 82 au 92 de la rue Réaumur qui s’appellera « À Réaumur » et proposera des vêtements prêt-à-porter de qualité et peu chers, un concept révolutionnaire pour l’époque. La construction elle-même lui sert de publicité avant l’heure, car elle fait appel à une architecture novatrice utilisant la charpente métallique et libérant ainsi de grandes surfaces vitrées. La durée des travaux est exceptionnellement courte : à peine six mois, grâce à l’idée de Gobert de placer sur des rails les grues servant à la construction.

Et dès l’ouverture, c’est le succès ! Certains jours, les clients font la queue devant le magasin avant l'ouverture et les week-ends, pour des raisons de sécurité, les huissiers sont quelquefois obligés de fermer les portes des magasins dans la demi-heure qui suit l'ouverture, à cause de la trop forte affluence ! Pour parvenir à concilier qualité et économies, Gobert ne recule devant aucune innovation. Des voitures appartenant à la société font la navette entre les ateliers de confection, installés dans le 13ème arrondissement, et le garage souterrain du magasin, avant de repartir pour livrer les clients. Un atelier de retouche est installé dans le magasin-même et, très vite, un service inédit de vente par correspondance est mis en place. Au départ, il y a deux catalogues (printemps-été, automne-hiver) auxquels sont systématiquement annexés des échantillons de tissus permettant de juger de la qualité et des couleurs des étoffes utilisées pour confectionner les vêtements proposés. Très vite vont s’y ajouter un catalogue de blanc et des catalogues spécialisés pour les vêtements de cérémonie ou de travail. Jean-Baptiste Gobert supervise tout depuis son bureau installé au-dessus du magasin, tout comme son appartement qu’il ne quittera qu’en 1910, date à laquelle il emménagera à Lieusaint, au château de la Barrière.

Dans le même temps, il ouvre de nouveaux magasins à Nantes, Metz et Briey ainsi qu’en Belgique et installe des ateliers de confection à Arras, Lille et Montluçon. Ce patron hors norme crée non loin de son château une fondation destinée à recevoir ses employés malades ou âgés et met en place pour tous un système de retraite complémentaire. Toutes ces actions lui valent des récompenses honorifiques : en France, après le Mérite agricole, il reçoit la Légion d’honneur, puis en Belgique, le titre d’officier de l’Ordre de Léopold II. Il décède en 1921 sans descendance et c’est sa veuve puis ses neveux qui poursuivront son œuvre jusqu’à la fermeture de ces magasins en 1961. Les bâtiments seront rachetés par des investisseurs qui en feront des immeubles de bureaux, une annexe du ministère des finances, et même un gymnase dans la ville de Nantes.

Ne reste-t-il alors aucun vestige visible de la gloire de ce brave Jean-Baptiste ? Mais si, à condition de savoir lever les yeux. La prochaine fois que vous irez à Paris, rendez vous au carrefour de la rue Réaumur et de la rue St Denis. L’angle que forme le bâtiment où se trouvait le premier magasin Gobert-Martin est toujours doté de l’horloge monumentale commandée par Jean-Baptiste. Sur fond de mosaïque multicolore, vous pourrez lire les mots « À Réaumur », « Gobert » et « Martin ».

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Commentaires (3)

beyer
  • 1. beyer | dimanche, 01 décembre 2019
Il y a tellement d'autres magnifiques façades et horloges dans cette rue que je n'avais pas trop prêté attention à celle-ci. Un blog dédié à ces magasins précise que les chiffres s'allumaient la nuit quand ils étaient ouverts ! Désormais, je ne la regarderai plus du même œil...grâce à toi Édith.
Temmerier
  • 2. Temmerier | dimanche, 01 décembre 2019
Merci à vous de nous citer Jean -Baptiste Gobert , son histoire de meusien illustre. Je regarderai la prochaine fois et chercherai la trace de l’établissement Gobert-Martin, Rue Réaumur, et je vais pouvoir partager vos connaissances auprès de mes amis qui parfois m’accompagnent dans mes promenades parisiennes.
Hily
  • 3. Hily | dimanche, 01 décembre 2019
Gobert-Martin/ Gobert- Mouret: C'est le Bonheur des Dames!

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