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L'énigme du fond d'enfer
Extrait
La domestique d’une dame âgée et infirme vient de disparaître, alors même qu’une de ses locataires a récemment été assassinée, que le meurtrier court toujours, et que son autre locataire (accessoirement son petit neveu) fait partie des suspects.
Dans ce contexte, Anne jeune lieutenant de police, décide de passer la nuit chez la vieille dame pour assurer sa protection.
(…)
Elle ne pouvait s’empêcher de soupçonner le locataire hargneux et colérique de s’être vengé d’une hostilité probablement déclarée, puisque, cette semaine, la domestique n’avait pas fait le ménage chez lui, comme à l’accoutumé. Peut-être y avait-elle trouvé quelque chose de compromettant et avait-elle tenté de le faire chanter, ne fût-ce que pour l’inciter à partir ?
À ce moment, dans la cage d’escaliers toute proche, des marches grincèrent sous un pas lourd et hésitant.
Anne sursauta, se redressa, et s’assit dans le lit. Le locataire était en train de descendre, vraisemblablement ivre, comme chaque soir !
Il ignorait sa présence, à moins d’avoir observé son arrivée par la fenêtre, mais c’était peu probable, car ses volets étaient sûrement restés clos. De toute façon, étant donné l’état d’ébriété avancée dans lequel il devait se trouver à présent, même s’il l’avait vue tout à l’heure, il avait dû l’oublier.
Elle hésita sur la conduite à tenir. Il ne s’agissait pas d’une intrusion par effraction, et l’usage de son arme semblait, à priori, disproportionné par rapport au danger que pouvait représenter l’ivrogne. Il était probable qu’il tenait à peine debout, et si ses intentions étaient malveillantes, une bonne prise de judo ou de karaté suffirait sans doute à le neutraliser. Toutefois, elle se dit qu’il était peut-être armé, au moins d’une bouteille, dont le tesson pourrait s’avérer dangereux. Elle alluma la lampe de chevet, se leva, prit son pistolet dans son holster, qu’elle fixa à sa taille, sous sa veste de pyjama, et alla se poster en silence derrière la porte.
Le grincement des marches s’était rapproché, puis interrompu, et elle devina que l’individu avançait maintenant, pieds nus, comme elle, sur le carrelage du couloir. Elle perçut un vague frottement contre sa porte, puis contre les murs voisins, et comprit qu’il titubait au point de devoir s’y appuyer pour garder son équilibre. Cœur battant, elle laissa passer un moment, pour se trouver derrière lui et voir où il comptait aller, puis ouvrit doucement la porte de sa chambre, et se décida à le suivre.
Lui tournant le dos, l’homme était maintenant devant elle, silhouette noire se détachant, comme une ombre chinoise, sur le verre dépoli de la porte d’entrée, éclairée de l’extérieur par les réverbères de la rue voisine.
Il s’arrêta à hauteur de la salle de séjour, s’adossa un moment au mur du couloir, puis, se redressant par une poussée des coudes, ouvrit la porte de la pièce et, agrippé à la clenche, tâtonna longuement pour trouver l’interrupteur et allumer le vieux lustre.
Anne s’approcha, intriguée. Le comptable, en caleçon et maillot de corps, se dirigeait, titubant et s’accrochant aux meubles, vers le buffet, qu’il finit par atteindre et dont il ouvrit une porte.
C’est alors qu’elle se décida à se manifester.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? s’exclama-t-elle en pénétrant derrière lui dans la pièce.
Sursautant, l’ivrogne se retourna vers elle, hébété, hagard, et les yeux rouges, en vacillant sur ses jambes mal assurées.
— Et vous... bafouilla-t-il d’une voix pâteuse et traînante. Vous... foutez quoi... ici ?
Anne comprit le but de cette visite nocturne, en apercevant, par la porte entrouverte du buffet, des bouteilles réfléchissant la lumière du plafonnier.
— Je suis venue veiller sur votre grand-tante ! dit-elle. Et je vous conseille de retourner immédiatement dans votre chambre, si vous ne voulez pas que je vous fasse coffrer pour cambriolage !
— Tout doux, tout doux... ma belle ! bredouilla l’autre. Je cambriole... rien du tout, moi !... C’est... chez ma tata... ici... Donc un peu chez moi.... aussi... Je prends seulement... une petite avance... sur ma part d’héritage... D’accord ?... Et toi... toi d’abord... t’as rien à foutre là !
— Une dernière fois, retournez là-haut, où je me fâche pour de bon !
— Oh !... Mais... c’est qu’elle rigole pas... la donzelle !... Et tu vas faire quoi, hein... si tu te fâches... poulette ?... D’abord, t’es trop mignonne... toi... pour être flic !... Quel gâchis !
Louchant sur le buste d’Anne, il tendit une main tremblante vers le décolleté de son pyjama.
Elle repoussa brutalement son bras et se retint de le gifler. Dans l’état où il était, elle n’aurait eu aucun mal à le maîtriser par une prise de close-combat, mais répugnait à un corps à corps avec ce type qui la dégoûtait, dont l’haleine empestait l’alcool, et qui, peut-être, aurait joui de ce contact. Optant pour une solution plus radicale, elle dégaina son arme, qu’elle lui brandit sous le nez.
— Bas les pattes, connard ! Ose seulement poser tes sales pattes sur moi, et je me ferai une joie de te boucler pour agression sexuelle !
— Eh là ! Doucement !... Si on peut même plus plaisanter, maintenant ! s’exclama l’ivrogne, roulant des yeux effarés.
— Je ne suis pas d’humeur, et ce n’est pas le genre de plaisanterie que j’apprécie, figure-toi ! Ça aurait même plutôt le don de me faire sortir de mes gonds ! Alors, je te conseille de remonter tout de suite dans ta chambre, ou je sens que mon doigt risque d’appuyer malencontreusement sur la gâchette. Un accident est si vite arrivé ! Et si, par la suite, on me cherchait des noises, je pourrais dire que je t’ai surpris ici, en train de cambrioler, que tu m’as agressée, et que je me suis défendue, en état de légitime défense.
— Vous... Vous n’oseriez pas ! bredouilla l’homme stupéfait, blême et tremblant.
— Je me gênerais, pardi ! riposta-t-elle, riant intérieurement de sa déconfiture et savourant sa panique. Allez ouste ! Avance, gros lourdaud !
Et du bout de son arme, elle le poussa vers le couloir, puis, titubant, et s’appuyant aux murs, jusqu’au pied de l’escalier.
— Bon ! On se sépare là ! Débrouille-toi tout seul ! Grimpe, à quatre pattes, ou en rampant, comme tu voudras, mais retourne dans ta piaule, et restes-y jusqu’au matin, tu m’entends ? Je ne veux plus voir ta sale gueule se pointer ici, ou je te bute !
Il ne protesta plus, et un bon coup de la pointe du pistolet dans son dos le convainquit d’escalader prestement les marches, du mieux qu’il put, au risque de se rompre le cou.
Anne rentra dans sa chambre, et l’entendit chuter plusieurs fois lourdement à plusieurs reprises et se relever en jurant, mais la porte du haut finit par claquer, et la jeune fille se recoucha, satisfaite, après avoir reposé son arme sur le chevet.
— Je crois que cette fois, il a compris, et qu’il va rester cuver dans sa piaule ! se dit-elle en éteignant. N’empêche, je me demande comment il peut être en état de travailler le matin, après des cuites pareilles !
Rassurée et épuisée, elle finit par s’endormir profondément.
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