Gilles francisCoup d oeil juillet2026

Un extrait du roman d'un(e) auteur(e).
Aujourd'hui, Francis GILLES avec...

LA NUIT DU RAGNARÖK TOME 3
Extrait
Chapitre 30 : La plaine de Vigrid

La plaine de Vigrid, vaste, morne, silencieuse, semblait étrangère à la vie. Le sol, couvert d’une herbe rase jaunie par les vents du nord, portait déjà les traces de nombreuses marches, de sabots lourds, de bottes cloutées, d’empreintes profondes de géants. Les montagnes qui l’encadraient dressaient leur ombre sur le champ, comme des juges immobiles.
Au centre de cette arène naturelle, les deux armées se faisaient front.
À l’ouest, l’alliance de ceux qui résistaient encore au joug d’Hakon s’était disposée en ordre de bataille. Sigvard, impassible, se tenait au premier rang. Il contemplait, l’air grave, sans sourciller la force brute qui s’élevait face à lu, iles mains croisées sur la garde de son épée. Mais à ses côtés, un homme attirait tous les regards, même ceux des plus endurcis.
Le roi Skjöld.
Vieux combattants aux cheveux blancs mêlés de mèches blondes, sa barbe large tombait sur sa cuirasse marquée des stigmates du temps et de la guerre. Une couronne d’acier pur cerclait son front buriné. Il avait mené plus de batailles qu’aucun autre monarque viking vivant, et sa simple présence inspirait une dévotion silencieuse. Son bouclier massif portait l’insigne de son clan, une hache sur un fond d’orage, et son épée, qu’il n’avait pas encore dégainée, semblait vibrer d’impatience.
Skjöld n’était pas homme à parler pour ne rien dire. Il se contentait d’observer Hakon, droit comme un chêne séculaire, l’œil dur. Il ne souriait pas. Il n’espérait pas. Il savait.
Proche, une silhouette plus jeune, mais tout aussi redoutable, attendait en silence. C’était Eric à la hache sanglante. Ce n’était pas un surnom gagné à la légère. Sa hache, large et cruelle, était toujours poisseuse de la sève écarlate de ses ennemis. Non qu’il n’en prît soin, mais l’arme refusait de se nettoyer entièrement, disait-on. Un enchantement? Une malédiction? Personne ne le savait vraiment. Eric avait le regard d’un homme qui n’avait plus peur, non pas par bravoure, mais parce qu’il avait trop vu, trop tué. Sa silhouette massive était bardée de cuir sombre, et son casque, dépourvu de cornes, mais renforcé de fer, semblait paré à recevoir un coup de géant.
Il était là, immobile, mais ses yeux étaient constamment en mouvement, surveillant les titans de glace en face, jaugeant les lieutenants d’Hakon. Par moments, il passait sa langue sur ses lèvres, comme un loup qui sent déjà l’odeur du sang.
Le reste de l’armée formait un ensemble bigarré, mais organisé : les nains d’Alberich s’étaient positionnés aux flancs, compactes unités prêtes à encaisser un choc frontal. Le sommet de leurs casques, affleurait à peine les épaules des humains, mais leur solidité les rendait presque impossibles à renverser. Les elfes de Vorondir protégeaient le centre arrière, arcs en main, l’attente imprimée dans chaque muscle, le regard perçant. Les membres de la Lame d’Ébène, en capes sombres, se déplaçaient comme des ombres parmi les vikings. Ils guettaient le signal pour frapper dans le silence, là où les défenses seraient les plus faibles. Et enfin, Neafaren, telle une épée tirée, mais encore tenue, gardait les yeux fixés sur la ligne ennemie. Il ne respirait presque plus.
En face, le grondement était plus sauvage.
Hakon dominait toujours son armée depuis un tertre. Il était semblable à une statue vivante de haine et de volonté. À sa droite, Sigrid semblait sculptée dans la glace. À sa gauche, Harald piétinait comme un taureau en cage. Torkif, silencieux, regardait ses haches jumelles avec un sourire dément.
Mais derrière eux, la terre vibrait. Les colosses de Jötunheim, alignés en formation irrégulière, étaient des forces de la nature. Certains frappaient doucement leurs armes contre le sol, produisant un son sourd et menaçant. Leurs souffles, dans l’air froid, créaient des brumes épaisses. Leurs yeux luisaient d’un éclat spectral.
Plus en arrière, se dessinaient des silhouettes qu’on aurait crues humaines si elles n’étaient pas si difformes. Des géants du feu, plus rares, rampaient presque, comme des bêtes impatientes d’être lâchées. Leur peau craquelée laissait entrevoir une lumière rougeoyante en dessous, comme si la lave coulait dans leurs veines.
Et pourtant, aucun cri. Aucune attaque.
L’heure n’était pas encore venue.
Certains individus regardaient l’horizon. Les guerriers s’observaient. Les chefs attendaient un signe.
Le corbeau de Skjöld, perché sur son épaule, croassa une seule fois, puis se tut. Même les oiseaux semblaient percevoir la tension.

La plaine de Vigrid, depuis des siècles, évoquée dans les prophéties, n’avait jamais été aussi silencieuse.
Mais tous savaient une chose : le premier qui crierait déclencherait la fin du monde.
Le mutisme, sur l’étendue de Vigrid, n’était pas un simple moment suspendu, c’était une oppression. Une chape invisible, lourde comme le destin, écrasait les cœurs et glaçait les pensées. Le ciel, d’un gris uniforme, paraissait peser sur les épaules de tous ceux présents, comme s’il refusait de bénir d’un rayon de lumière l’instant fatidique à venir. Une neige fine tombait sans bruit, s’ajoutant à la couche recouvrant déjà le sol, ensevelissant progressivement les empreintes des soldats, les sabotages des chariots et les traînées laissées par les armes raclées dans la boue gelée.
Les bannières claquaient faiblement dans l’air glacial, agitées par un vent sournois qui semblait murmurer aux oreilles des vivants. Chacune d’elles racontait une histoire : celle d’un clan, d’un peuple, d’une promesse. Sur le flanc gauche, l’oriflamme d’Alberich arborait des runes antiques, gravées dans le tissu même au fil d’argent. Celle de Sigvard, simple, mais solennelle, montrait une épée sur un fond bleu pâle, comme un rappel de son serment, ne jamais ployer devant l’ombre. Celle de Skjöld, en revanche, était d’une rudesse typique des anciens rois vikings, une toile rugueuse, teintée de sang ancestral, où l’on reconnaissait une hache noire barrée d’un éclair.
Sous leurs pieds, la masse cotonneuse crissait doucement. Certains guerriers, n’y tenant plus, bougeaient lentement leurs orteils dans leurs bottes pour retrouver un peu de chaleur. D’autres murmuraient des prières, pas aux dieux, dont le silence pesait autant que le manteau recouvrant le sol, mais aux morts, aux aïeux, à ceux qui avaient combattu avant eux sur d’autres terres.

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