LA NUIT DES FARFADETS
Une ombre rapide traverse le parvis. La nuit est sombre malgré une lune presque pleine dont l’éclat est obstrué par des nuages noirs qui ont bien du mal à s’effilocher. Il pourrait bien encore pleuvoir cette nuit…
Des pas résonnent sur le pavage luisant. Un craquement bref et puissant fait sursauter le couple de chouettes effraies qui loge dans le clocher. La porte en chêne fait pleurer ses gonds et un faisceau jaunâtre balaie l’allée centrale de la nef. La lumière hésite un peu, puis se dirige vers le collatéral droit pour inspecter les statues. Ce ne sont que des moulages en plâtre… Pas d’intérêt. Les pas, plus feutrés, se dirigent à présent vers les absidioles du transept. Sur un petit autel recouvert d’un chemin de table en lin brodé, trône une chapelle liturgique, composée d’un plat, d’un calice et de sa patène et de deux burettes. Les précieux objets s’envolent discrètement pour s’évanouir au fond d’un grand sac…
La marche silencieuse reprend, toujours précédée par la lanterne. Dans le chœur, un reliquaire et une croix processionnelle qui trônaient sur l’autel vont rejoindre les autres objets au fond de la besace.
Le forfait n’a pas pris plus de quatre minutes…
Robert est content de lui : c’est la troisième église meusienne qu’il dévalise depuis le début du mois. Il est devenu un vrai professionnel. Du repérage des lieux à la vente des objets sacrés chez Marcel, le receleur, tout est à présent orchestré, huilé comme une belle mécanique. Il sait que cette fois-ci, il va retirer un bon prix de son larcin, pas comme la dernière fois où il avait dérobé des vêtements cultuels et un polychrome en bois… Invendables ! lui avait dit Marcel. Tandis qu’aujourd’hui, c’est du métal précieux, avec des pierres fines et cela fait son poids…
Mais, ce que Robert ne sait pas, c’est qu’il n’est pas seul dans ce village qui semble pourtant bien désert à cette heure avancée de la nuit. Il ignore que deux êtres l’observent et qu’ils ont tout vu de son crime contre le patrimoine. Tout comme ils l’ont déjà espionné la dernière fois et encore la fois d’avant… Ces deux êtres savent tout de Robert ; ils connaissent aussi Marcel, le revendeur et, cette nuit, ils ont décidé de passer à l’action : ils ne peuvent plus laisser agir ces gougnafiers.
Ces créatures ne sont pas tout à fait humaines, non… Il s’agirait plutôt d’esprits, d’entités… des farfadets, oui, c’est cela, ce sont des farfadets ! Vous savez, ces petits êtres intelligents qui gardent les richesses de la terre…
Le plus grand se nomme Bernard, il a un visage anguleux et ses yeux sont perçants et malicieux. Il porte un chapeau à larges bords et une épaisse chemise rouge à carreaux. Le second est plus petit, sa figure est toute ronde et les cheveux couronnant sa large calvitie lui donne un air de moine de boîte de camembert ; il s’appelle François et ne supporte pas plus que son collègue de voir les églises pillées par les malfrats.
Il faut savoir que les farfadets, au-delà de leur intelligence supérieure, possèdent des pouvoirs surnaturels : ils communiquent entre eux par la pensée, pratiquent la télékinésie, c’est à dire le déplacement d’objets à distance, et sont capables de voir, d’entendre et même de passer à travers les murs les plus épais !
C’est ainsi que nos deux bons génies ont pu tout apprendre de Robert, cet ignoble individu qui, pour l’instant, se dirige en sifflotant vers sa voiture garée sur la Place de la Mairie, son sac pesant sur l’épaule et son sourire béat aux lèvres.
Sans ménagement, Robert dépose son chargement dans le coffre du véhicule et s’installe au volant. Il fait tourner le démarreur mais le moteur refuse de se mettre en marche. Après quelques jurons, il sort de la voiture et soulève le capot. Et oui, débrancher des fils de bougies à distance est un jeu d’enfant pour des gnomes aussi expérimentés ! Robert ne met pas bien longtemps à trouver la panne, mais c’est suffisant pour permettre à nos deux farfadets de se cacher dans la voiture.
Durant le trajet qui les conduit chez Marcel, il se passe des choses bizarres et Robert commence à se demander si cette nuit est tout à fait normale : les feux de la voiture s’éteignent en plein virage… les essuie-glaces se mettent en marche tout seuls… Robert doit même s’arrêter pour resserrer les écrous de la roue avant gauche qui menaçait de se détacher… Décidément, il va falloir qu’il songe à changer de voiture !
Mais même si nos deux petits farfadets adorent faire des farces, ils ne sont pas là pour cela aujourd’hui et ils doivent retrouver leur sérieux lorsque le véhicule se gare devant chez le receleur.
Robert tape deux coups brefs, suivis de trois autres. Les volets du premier étage s’entrouvrent, annonçant un très discret « j’arrive… »
Le voleur triomphe en renversant son sac sur la grande table en chêne de Marcel car il sait qu’il apporte de la belle marchandise, comme il dit, et que son complice devrait lui en donner un bon prix. Mais comme toujours, la négociation est âpre :
- La camelote est difficile à fourguer ces temps-ci…
- Je sais, mais j’ai des frais et puis… tu ne rends pas compte des risques que je prends…
- Les risques ? Laisse-moi rigoler ! C’est moi qui les prends, les risques !
Et à chaque fois c’est pareil ! Mais après ces incontournables palabres, ils finissent par se mettre d’accord sur la somme.
- Attends, dit Marcel, je vais chercher l’argent, toi, tu restes là !
- Ne t’inquiète pas, je ne vais pas me sauver…
Pendant ce temps, les deux farfadets, qui n’ont pas perdu une miette de la scène, établissent un plan… Sans rien se dire, ils sont d’accord sur la stratégie à adopter : la ruse sera plus efficace que la force !
- Voilà tes trois cents euros, lance Marcel.
- Tu m’assassines chaque fois un peu plus…
- Bon, on ne va pas y revenir, on s’est mis d’accord sur le prix…
- Oui, mais… Dis-donc Marcel, tu m’as dit combien ?
- Trois cents, pourquoi ?
- Et là, j’ai combien dans les mains ?
- Trois cents ?
- Et bien non, Monsieur ! J’ai cinq billets de cinquante, ce qui fait deux cent cinquante, si je sais encore compter !
- Oh eh ! moi je t’ai amené six billets, hein !
- C’est ça, oui, alors non seulement tu m’étrangles sur les prix mais, en plus, tu m’arnaques sur la somme. Moi je vais te dire… Il n’y a plus de bandits honnêtes !
- Du calme, je te jure que je t’ai apporté trois cents euros, regarde bien, il y a peut-être deux billets collés, est-ce que je sais… Ou alors ?… c’est toi qui essaies de me gruger et tu as caché un billet…
François et Bernard jubilent car leur plan fonctionne à merveille. En subtilisant un billet, ils savaient que ces deux abrutis cupides finiraient par se chamailler et peut-être même… Mais, oui, ça y est, ils se battent ! Les coups pleuvent de partout et le combat est rude car les deux malfrats sont costauds et de force égale. Comme aucun des deux ne veut s’avouer vaincu, ils se cognent jusqu’à tomber d’épuisement…
C’est le moment pour nos deux lutins de récupérer tous les objets d’art amassés dans la caverne de Marcel. En tout cas, tous ceux qui n’ont pas été revendus ou fondus ! Ils poussent une porte métallique et entrent dans un véritable capharnaüm ; la pièce est immense et des montagnes d’objets hétéroclites encombrent le sol et les étagères : des meubles, des bibelots, des autoradios, des ordinateurs, bien sûr, mais aussi des œuvres d’art, des bijoux et des objets de culte… Marcel est très éclectique, tout ce qui peut rapporter est bon pour lui !
Les deux farfadets font un tri rapide. Pour l’instant, leur priorité est claire : sauver au maximum le patrimoine lorrain. Ils récupèrent des ciboires, des statues, des reliquaires, un dais processionnaire, deux crosses épiscopales, un encensoir et même des pots à pharmacie aux armes de l’évêché de Verdun !
Pour les particuliers, ils préviendront la gendarmerie qui se chargera de retrouver les propriétaires de ce bric-à-brac…
Bernard et François sont épuisés mais heureux car ils savent combien leur mission est importante.
La tâche est rude et heureusement que les deux bandits se sont tapés fort ! Lorsque le convoi d’objets d’art passe en procession entre les deux bons génies – souvenez-vous qu’ils possèdent des pouvoirs magiques – Marcel et Robert ronflent comme des sonneurs. Mais Bernard est prévoyant et il préfère les attacher solidement avant de quitter le repaire de brigands… en attendant que la maréchaussée prenne livraison…
Le vendredi suivant, en lisant La Dépêche Meusienne, quelle ne fut pas la surprise des deux farfadets. Un titre en première page claironnait : « Superbe coup de filet des gendarmes meusiens ! »
Puis l’article expliquait qu’un dangereux gang de pilleurs d’églises et de résidences secondaires avait été coffré grâce à la longue et minutieuse enquête de plusieurs brigades de gendarmerie sous la direction de Monsieur le Procureur de la République. La presse mentionnait ensuite que les trésors volés avaient été confiés au Musée d’Art Sacré de Saint-Mihiel qui en assurait à présent la garde et la conservation.
Bien entendu, le papier ne racontait pas l’intervention de François et Bernard et ne disait rien du cortège d’objets qui avait traversé une partie de la Meuse en une folle farandole et avait rejoint la petite Florence lorraine. Le journaliste n’avait pas non plus parlé du coup de téléphone anonyme qui avait averti les représentants de la force publique, leur permettant ainsi d’arrêter en douceur les deux malfaisants malfrats, trouvés ficelés comme des saucissons d’Argonne…
Après tout, c’était sûrement mieux ainsi, car qui aurait pu croire à cette histoire ?