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ET D'ABORD, LA FRATERNITÉ
Et d’abord, la fraternité !
Nous sommes tous embarqués dans ce voyage éphémère qui se nomme la vie. Et nos bagages, nos accoutrements ne se ressemblent pas et il n’est pas possible de ne pas voir, dès le départ, nos différences, celles qui sautent aux yeux. Chacun de nous a pris un ticket pour une certaine destination qu’il tente d’imaginer, traçant son chemin propre à atteindre le but qu’il s’est fixé. Des rencontres : On se parle, on s’observe, on se jauge, on se juge même. Il y a des oiseaux et des plantes fragiles, des prédateurs, des illusionnistes, des gourous, des chefs de bandes, des artistes, etc.
Et chacun est là, sur le pont, dans les soutes ou au sommet d’un mât : couleur de peau, âge, profession, passé… toutes conditions confondues. Chaque passager est un exemplaire unique. On rencontre de vieux briscards, des mousses, le hunier… On a emporté une valise à taille modulable où sont rangés rêves, espérances et espoir, doutes, angoisses, passions, désirs, illusions.
Et puis, notre exosquelette se meut, nourri et propulsé par nos croyances acquises, transmises, héritées.
Pour exister à nos propres yeux et au regard des autres, nous affirmer, nous penser reconnus, tout cela s’est durci et solidifié sous forme de carapace plus ou moins impénétrable et insubmersible. Nous avons notre moi immuable, que nous pensons plus ou moins éternel, au moins le temps du voyage à la durée incertaine, à l’itinéraire inconnu, le tout pouvant devenir angoissant, tant que nous ne le déchiffrons pas en tentant de nous en faire un embryon d’idées, en nous arrêtant parfois, en faisant étape, en rencontrant d’autres voyageurs et en échangeant avec eux.
On nous a inculqué, insufflé, souvent imposé (au choix) une éducation, des conceptions, et des idées, le tout dicté par des positions philosophiques qui en sont le fruit.
On nous a dit comment se comporter et penser. À la philosophie s’est associée une religion, une croyance et des dogmes, par des mots qui clouent sur place, à en devenir raide ou, au contraire, sans mots, tout cela inculqué comme infaillible certitude.
On a appris qu’il y a de grands livres religieux semblables à des livres de contes : la Bible, le Talmud, la Bagavadjita, le Coran qui ne sont que des livres d’histoires nous aidant à comprendre des choses subtiles, à appréhender des concepts abstraits et théoriques que chacun va interpréter avec sa sensibilité, sa perception, ses expériences personnelles, en mettant des mots dessus. Subjectif, tout ça.
Sur le bateau, personne n’en est donc exactement au même point sur aucun sujet. La grande diversité. On choisit de partager la perception que l’on a, de la confronter à celles des autres, juste pour y réfléchir et mieux relativiser, afin de ne pas s’enfermer dans des certitudes. Naissance du doute. On fait des représentations mentales. Il y a ceux qui savent, débordants de certitude, éternellement intolérants et intransigeants.
Et ceux-là, ce sont ceux qui vont bientôt, très vite, sans cesse montrer leur intolérance. Ils savent. Et pour éviter qu’ils ne soient ébranlés dans leurs certitudes, ils imposent, intimident, mentent, menacent, rançonnent et asservissent. Ils sont intégristes, extrémistes, fascistes, esclavagistes. Au fond d’eux-mêmes, ils n’acceptent pas que d’autres puissent penser différemment d’eux. Dans le pire des cas, ils s’annoncent comme sauveurs et vont jouer aux gendarmes de la planète, imposant des ukases et tous les comportements qui en découlent.
Et engoncés dans leurs certitudes, ils craignent que le doute un jour s’immisce dans leurs carapaces qui se fissurent avec le temps. Alors, ils angoissent, ils ont peur. Alors, ils se protègent et font en sorte que rien ni personne ne les atteigne, ne perturbe leur être figé et vitrifié, raide et déjà presque mort.
Avec eux, il est interdit de penser différemment, puisqu’ils veulent contraindre les gens à la pensée unique dévastatrice et instillée au goutte-à-goutte.
Sur le pont, certains passagers disent qu’on a le droit de penser ce qu’on veut, de choisir et suivre son chemin. Ceux-là sont avides d’aventures et pratiquent le doute. Ils sont changeants, ils cherchent. Ils n’ont arrêté aucun but. Ils parlent, observent, s’informent et réfléchissent. Et bien sûr, ils acceptent les différences, celles qui enrichissent à leur contact.
Donc, pour ceux-là, religions et positions philosophiques constituent une certaine façon d’apprendre, d’expliquer la création, la vie et la mort. Ils se disent laïques parce que, par définition, ils acceptent toutes les confessions, toutes les formes de croyances et de non-croyances. Ils laissent à chacun le soin de placer ce qu’ils souhaitent derrière le concept de foi. Leur seule intolérance est celle qui consiste à empêcher la vie et ses modes d’expression, celle qui veut tuer dans l’œuf toute forme de liberté et de respect de l’autre.
Sur l’immense bateau traversant océans et, parfois, mers de sable ou jungles inextricables, il est urgent de prendre le temps de s’asseoir à la même table et de chercher ce qui, en nous, est commun dans la différence. Quitter nos apparences, le costume qui nous vêt, pour découvrir que l’autre et nous-mêmes sommes riches et uniques, prêts pour la fraternité.
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