|
LA LETTRE DANS LE CARTON
M. Gaspard Laposte
3, rue Louis XI
|
à |
Madame Bérangère Hyatre
25, rue Louis XI
|
Bonjour, chère voisine !
Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes pas rencontrés. Pourtant, nous habitons l’un en face de l’autre.
Vous avez sans doute été très étonnée de trouver cette lettre dans un carton. Je vous livre les raisons de ce procédé peu habituel. Voici donc.
Je ne suis pas si souvent à ma fenêtre, à observer les faits et gestes de mes voisins, pas plus que le trafic si peu dense de notre rue. Mais voilà :
- hier, je vous ai vue sortir de votre jardinet en tenant, comme de coutume, la laisse de votre chien Chouchounet, dont l’heure du pipi avait sonné, sauf qu’il n’y avait personne à l’autre bout et que vous avez apparemment mis un certain temps à vous en rendre compte,
- la semaine dernière, vous avez sorti votre poubelle sur le trottoir, comme à l’accoutumée. Mais vous auriez dû attendre trois jours encore et éviter de la placer devant la porte de garage de votre voisin de droite, monsieur Brack, réputé pour être peu avenant (le terme est faible). Et vous êtes allée la récupérer la veille du passage des éboueurs, donc toujours pleine. Aux dernières nouvelles, celle-ci dort encore sous le grand balcon de la façade. Je suis à peu près persuadé que vous allez bientôt la chercher sous l’abri qui lui est réservé, vous étonner de son inexplicable disparition et, comme vous ne la trouverez pas, vous penserez forcément que quelqu’un vous l’a volée et vous viendrez me le dire. Grâce à cette lettre, vous saurez exactement où elle se trouve et vous n’aurez plus besoin de la chercher.
- une autre fois, vous avez longuement stationné devant ma maison et l’avez regardée comme un agent immobilier qui tente d’en estimer le prix, à moins que vous n’ayez joué le rôle d’une admiratrice de ma toute nouvelle porte d’entrée qui est superbe, je le reconnais.
- enfin, vous avez récemment laissé ouverte la porte-fenêtre de votre salle de séjour, pendant plusieurs heures, par grand vent et grand froid. Et en juillet, votre cheminée a laissé s’envoler de grands nuages de fumée bleue.
J’ai tenté maintes fois de laisser un message sur votre répondeur saturé…
Au bout du compte, je me demande si vous allez vraiment bien. Merci de me donner de vos nouvelles, dans les meilleurs délais, car je suis un peu inquiet.
Gaspard Laposte
PS : Si vous le souhaitez, je peux sortir et rentrer votre poubelle, vous rapporter le courrier et promener votre Chouchounet.
********
|
Madame Bérangère Hyatre
25, rue Louis XI
|
à |
M. Gaspard Laposte
3, rue Louis XI |
|
Monsieur,
C’est avec une surprise certaine que je découvre votre missive dans ma boîte aux lettres ! Il n’est pas courant de recevoir un paquet de son voisin d’en face, et dans un carton, pour le cas où je serais devenue miro ! Mais, bon ! Je comprends très bien que votre épouse ne verrait pas d’un bon œil le fait que vous me rendiez visite ! Et, en cette période de frimas, il serait déraisonnable de converser derrière le portail. Vous, comme moi, n’avez plus 20 ans et mieux vaut éviter tout refroidissement !
L’autre jour, je me suis remémorée l’état de votre maison en 1974. Ce n’était qu’une pauvre bicoque délabrée et j’ai mesuré toutes les améliorations que vous y avez apportées au fil du temps. Le résultat est flatteur !
Cela m’a aussi renvoyée aux vacances d’hiver qu’à l’époque, nous avions coutume de passer en haute montagne. C’est pour cette raison que l’autre jour, par grand froid, j’ai eu envie de retrouver cette ambiance vivifiante. C’était bien loin !
C’est fini, je suis seule et pour me le prouver encore, en juillet, j’ai brûlé dans la cheminée, tous les documents qui concernaient mon mari. Il est parti en fumée…
« Les paroles s’envolent et les écrits restent ! » Je constate que, sous des propos affables, vous semblez avoir des doutes sur ma santé mentale ! Sachez, par ailleurs, que c’est sciemment que je porte des chaussettes dépareillées qui, à mes yeux, symbolisent l’état d’abandon dans lequel je me trouve ! Il n’y a pas que les chaussettes qui sont faites pour aller par deux !
Sans vouloir me vanter, je ne pense pas avoir été dotée d’un physique désagréable. Chaque été, je sentais votre regard libidineux glisser sur mes jambes (entre autres), lorsque je déambulais en short sur notre propriété ! C’est pour cela que, d’un commun accord et malgré le surcroît d’entretien, mon défunt Antoine et moi, avons décidé de planter une haie le long de notre clôture mitoyenne. Sachez que mon Chouchounet est parti, lui aussi, et c’est par nostalgie que j’ai promené sa laisse et passé un certain temps à me recueillir… C’est aussi sciemment que j’ai rentré la poubelle pleine ! En cette période de vacances scolaires, je ne voulais pas qu‘un de ces bambins qui s’exercent à la pratique du vélo sur le trottoir, n’entre en collision avec elle ou bien se retrouve contraint de rouler sur la route.
C’est vrai que j’ai renoncé à effeuiller mon calendrier éphéméride, cela m’évite d’égrener les jours de solitude. Mais, bon ! Il en est ainsi ! Mon téléphone m’envoie des notifications pour me permettre d’honorer mes rendez-vous. Sachez, par ailleurs, qu’il est bon de se sentir entourée de personnes bienveillantes ! Au printemps, nous pourrons échanger quelques paroles par-dessus la clôture, nous donner des nouvelles de nos plantations et faire des échanges de boutures et autres. Le printemps arrive à grands pas, j’ai hâte de reprendre nos conversations.
Bonne santé à vous et votre famille !
Bérangère Hyatre
|
|