|
PLAGIER, N'EST PAS ÉCRIRE
Vous vous attendiez sans doute à un poisson d’avril et vous vous délectiez à l’avance de la bonne farce que j’allais concocter. Raté ! L’arête de poisson, je l’ai en travers de la gorge !
J’ai déjà râlé lorsque des intellectuels bien-pensants ont exigé de modifier le titre de certains romans. De quel droit ? Il me semblait que l’auteur de l’œuvre était également l’auteur du titre et que son choix méritait d’être respecté. Je me suis également inquiétée de ce que pourrait être la suite de ce que je considérais comme une dérive. Que revendiquerait-on encore ? La suppression de la pipe de Maigret au nom de la ligue des non-fumeurs qui avaient obtenu la disparition de la cigarette de Lucky Luke ?
Vous vous dites que ce serait impossible, car cela nécessiterait de tailler dans un texte original ? Et alors ? Ce serait facile ! Il suffirait de confier ce projet à une IA sans vécu, sans état d’âme, sans sentiment, sans capacité de révolte et programmée pour supprimer les sujets qui fâchent. Elle supprimerait certains passages, voire certains personnages gênants, et petit à petit, on obtiendrait des œuvres politiquement correctes, aseptisées et sans un poil qui dépasse.
Vous me trouvez pessimiste ? Pas du tout ! Parce que ça y est, c’est arrivé ! Récemment, j’ai été interpelée par une publicité concernant des romans pour enfants proposés par Altaya. Argument publicitaire : De « vrais » romans tirés de l’univers Disney et joliment illustrés. Premier titre : La Belle et la Bête.
Il y a un certain temps, j’avais lu dans un magazine une interview de Tolkien expliquant pourquoi il refusait aux studios Disney le droit d’adapter ses romans, certain de voir son Golum devenir un bouffon ridicule et les hobbits des avatars des sept nains de Blanche-Neige. Il y voyait un réel danger. À cette époque, je n’ai pas compris lequel.
C’est vrai que jusque-là, les studios Disney s’étaient attaqués à des contes de fées. Ils les avaient, certes, passablement édulcorés pour en tirer des dessins animés acceptables par un public familial, mais même s’ils avaient pris certaines libertés avec les contes originaux, ces adaptations étaient charmantes et drôles, donc ce n’était pas bien grave. Première erreur !
Parce qu’ensuite ils se sont emparés des romans. Même technique. On gomme la complexité psychologique des personnages. Les bons sont gentils, beaux et ont une jolie voix, les méchants sont difformes, laids et sans remords. Pour compenser leur manque d’épaisseur, on flanque ces personnages de compères inventés de toute pièce, souvent des animaux parlants ou désopilants. Ensuite on supprime des passages entiers pour ne conserver qu’un squelette d’histoire et on agrémente le tout avec des chants, des danses, des fleurs et de jolis costumes. Là encore, même si on est bien loin du roman original, le résultat est charmant. Alors personne ne proteste, et on justifie la chose en disant qu’il s’agit d’une adaptation. Deuxième erreur !
Parce que la nouvelle collection Altaya vient de boucler la boucle. La Belle et la Bête, ce « vrai » roman tiré de l’univers Disney, a été rédigé en suivant le scénario du dessin animé. C’est-à-dire que les « auteurs » de ce « vrai » roman se sont carrément approprié l’œuvre et l’ont réécrite à leur sauce en éjectant Gabrielle de Villeneuve de sa création. Lorsque suivront Le livre de la jungle et Le bossu de Notre-Dame, je suppose que le procédé sera identique et que Rudyard Kipling et Victor Hugo auront été également dépossédés de leur œuvre. Si l’avenir de la littérature européenne est d’être réécrite par les studios de cinéma américains, nous avons du souci à nous faire.
Ce qui vient de se produire porte un nom ! C’est du plagia ! Nous avons affaire au vol éhonté d’œuvres existantes, répertoriées et que je croyais protégées par des droits d’auteur. Comment a-t-on pu accepter qu’il existe désormais deux romans portant le même titre et racontant la même histoire, l’original, signé de son auteur, faisant appel à nos émotions et nous incitant à penser, voire à modifier nos jugements, et l’autre, signé Disney, flattant la paresse intellectuelle en nous servant une bouillie prédigérée, débarrassée de tout grumeau subversif, mais très joliment illustrée. Lequel des deux subsistera dans une cinquantaine d’années ? J’ai terriblement peur de deviner la réponse.
Chez PLUME, on ne mange pas de ce pain-là. Nous sommes tous des créateurs, et nous n’avons jamais copié les œuvres de quiconque afin de nous parer des plumes du paon. Nos plumes sont peut-être plus modestes, mais ce sont les nôtres !
|