LA VIEILLE FEMME À LA POULE
Il était une fois une vieille femme solitaire vivant chichement de légumes que lui donnait son jardin, de fruits de son verger et de l’eau de la source qui coulait de la colline. Elle avait une poule qui pondait, de temps en temps, mais très rarement des œufs merveilleux. Certains chemineaux passés par là disaient en avoir vu de leurs propres yeux. Plus gros que les autres et richement décorés, de couleurs changeantes et à la coquille tavelée de fines gouttelettes d’or ! La curiosité et la convoitise en chatouillaient beaucoup. Et parmi eux, le roi vivant dans un château tout proche, et à qui cette histoire était parvenue aux oreilles. Une bonne escouade de soldats aurait tôt fait de se rendre là-bas pour se faire offrir un œuf merveilleux qu’elle devait précieusement cacher au fond d’un placard ou sous la paille de la grange.
Ainsi, le lendemain, le monarque, avide et impatient, qu’on disait parfois brutal et coléreux, dépêcha une petite compagnie de ses soldats à la recherche du trésor tant convoité. Leur chef expliqua à la femme que son roi voulait obtenir un œuf merveilleux et lui ordonna de lui en céder un. Il agita devant son nez une bourse gonflée de pièces d’or qu’il lui tendit. Mais celle-ci la refusa, disant qu’elle ne voulait rien donner ni rien échanger.
— Ah ! tu ne veux pas m’obéir ? Eh bien, tu vas voir si tu ne le connais pas, notre roi. Il ne tardera pas à venir ici en personne et tu lui céderas un œuf, et peut-être bien plusieurs, et cette fois, sans pièces d’or !
— Va donc dire à ton maître qu’il vienne ! Je n’ai pas peur de lui, même s’il est le roi.
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* *
Quelque temps après, le roi se rendit chez la vieille femme, avec la ferme intention de revenir avec un œuf merveilleux. Il finirait bien par avoir raison de cette vieille têtue, en faisant danser à nouveau la petite bourse de pièces sous son nez. Il fut bien mal accueilli par la femme, malgré ses larges sourires et ses propos aimables :
— Je ne vous connais pas et je n’ai aucune raison de vous donner un œuf, tout roi que vous êtes !
Ce dernier insista :
— Si tu trouves cette bourse trop petite, dis-moi combien de pièces tu veux, pour un seul œuf et je te les donnerai.
— Ton argent ne m’intéresse pas. Un œuf merveilleux n’a pas de prix. Et pourquoi en voudrais-tu un ?
La vieille demeurait inflexible. Le seigneur choisit de ne pas fouiller la maison et le poulailler, de ne pas utiliser sa force pour arriver à ses fins.
— Je finirai bien par avoir ce que je désire. Nous nous reverrons, la vieille !
Il tourna les talons et, accompagné de son escouade, regagna son château. Une fois sa colère retombée, il réfléchit à sa manière d’agir. Il décida finalement de s’emparer de la poule et la fit capturer par ses soldats, dès le lendemain, au grand désespoir de la vieille femme impuissante.
Le volatile fut entouré de tous les soins, dès son arrivée au château. Il fut placé dans un magnifique poulailler et ne manqua de rien. Chaque matin, il recevait la visite du châtelain qui lui parlait doux et l’encourageait à pondre un œuf merveilleux. Mais au fil des jours, la captive n’avait toujours rien pondu, pas plus qu’elle ne picorait.
Là-bas, dans sa maisonnette, la femme triste et seule avait, elle aussi, perdu l’appétit. Elle maigrissait lentement et versait des larmes nuit et jour, pendant que la poule se déplumait.
Le seigneur comprit bien qu’il n’obtiendrait rien en agissant de la sorte. Aussi, décida-t-il de rapporter discrètement le volatile à sa propriétaire, au cours d’une nuit sans lune. Il la déposa sur le chemin, devant la porte de la chaumière et regagna son domaine. Du jour au lendemain, femme et oiseau reprirent couleurs et appétit. La poule caqueta de plaisir et la femme retrouva le sourire.
Une autre nuit, dans le plus grand secret, cette dernière décida de se rendre au château royal qu’elle connaissait pour y avoir été autrefois servante. Elle y entra par une porte dérobée menant aux caves, gravit des marches et des marches et gagna la grande salle voûtée où elle déposa la poule à laquelle elle murmura quelques mots, puis elle s’en retourna chez elle aussi discrètement qu’elle était venue.
À son réveil, le roi fut surpris de découvrir, au pied de son trône de chêne, un œuf merveilleux dont la coquille était décorée de spirales d’ambre et de perles d’argent. La poule était donc venue la nuit, pendant son sommeil ? On l’avait déposée ici ? Comment était-elle entrée et qu’avaient fait les gardes pour ne pas la voir ? Dormaient-ils ? Il la fit partout quérir par ses gardes et ses gens de maison, de la lingère à son cuisinier, en passant par le panetier et l’échanson. Mais tous revinrent bredouilles. Comment l’animal avait-il pu sortir, s’en aller ?
Son premier étonnement passé, le seigneur ne cessa, toute la journée, d’admirer le magnifique bijou sous toutes les coutures. Il n’osait pas le toucher. Alors il demanda à sa dame de le poser sur un douillet coussin de velours mauve.
Jour après jour, le roi changea. Il devenait de plus en plus doux, de plus en plus rêveur, de plus en plus souriant et aimable. Tout le monde s’en étonna. Lui-même se prit à être moins autoritaire avec sa garde, avec les manants, les paysans qui montaient souvent au château pour porter des vivres. Et tous les matins, avant même de s’occuper de lui et de ses terres, il passait du temps à admirer le fameux œuf, en poussant des soupirs d’aise.
Un soir, il entendit un craquement. Une partie de la coquille venait de se briser et, de l’œuf, s’échappait un parfum capiteux et doux à la fois, que le monarque ne cessa pas de humer jusqu’à tomber de sommeil et à s’endormir sur la pierre de la salle du trône.
Au réveil, il vit devant lui la vieille femme.
— Tu n’as pas osé briser la coquille de cet œuf. Pourtant tu aurais pu le faire.
Ce disant, elle se baissa et posa la pointe d’une minuscule baguette sur la coquille qui s’ouvrit soudain comme une fenêtre.
— Approche-toi et regarde de près, murmura la dame ridée.
— Je ne vois rien ! Et pourquoi avoir ouvert cet œuf merveilleux ?
— Parce qu’il est bien plus merveilleux à l’intérieur qu’au-dehors. Et c’est bien pour cela que tu dois t’approcher.
— Je ne voulais un œuf que pour l’admirer, pour le seul plaisir de mes yeux, un œuf à moi, et au lieu de…
— Au lieu de cela, l’interrompit la vieille femme, tu y trouveras autre chose, rien qu’en regardant à l’intérieur, tout ce qu’on ne peut voir quand un regard ne fait que frôler.
Le roi s’agenouilla, se baissa jusqu’à toucher la dalle froide, écarta une paupière. Au cœur de l’œuf, il crut apercevoir un miroir, dans le miroir, comme un chemin qui l’invitait à marcher. Intrigué, il resta ainsi collé à la fenêtre.
Quand il se releva après de longues minutes pour se dégourdir, la vieille femme avait disparu. Il resta des heures assis sur une marche, puis emporta l’œuf, sur son coussin, en une pièce isolée et secrète de son vaste château.
Jour après jour, il s’y rendit en secret, rien que pour suivre le chemin s’ouvrant à lui, au cœur du blanc et du jaune qu’il finit par lier en marchant. En même temps, il se mit à tracer à la plume des histoires sur d’amples parchemins. Quand elles étaient finies, il les relisait pour être certain de n’avoir rien oublié.
Un beau jour, il invita tous les occupants de son château à venir s’asseoir dans la salle du trône et se mit à leur lire une longue histoire qui captiva petits et grands. Elle commençait ainsi :
« Il était une fois un monarque avide et coléreux qui voulait à tout prix obtenir un œuf merveilleux que seule une poule pondait parfois… »