Laroque denis8 fantaisie 22026

Et c'est celle de...
Denys de Jovilliers

Vertiges nocturnes

Le dernier soir, ils comprirent pourquoi le bracelet fixé à leur poignet le jour de leur arrivée était vert. All inclusive. Il suffisait de le montrer pour en profiter. All inclusive, tapas et paëlla à volonté, all inclusive, des desserts en veux-tu en voilà. Open bar, tournée générale, alcool à gogo, open bar, à la tienne Ruben. All inclusive, open bar, quatre mots mal traduits lors de la réservation, deux clics au hasard, la moitié de leurs économies envolées à l’entame d’une retraite bien méritée.

Il y eut d’abord l’ouverture des barrières et la ruée des goinfres, dont les assiettes tendues submergèrent les cuisiniers affairés sur leurs vastes poêlées. À mesure qu’ils se repliaient avec leurs provisions vers les tables défendues par leurs compagnes, d’autres convives se risquaient dans l’arène en occupant les espaces libérés. Du côté opposé, les jarras et les porrós glougloutaient sous les tonneaux de bière ou de vin dans une valse effrénée qui ne faiblit qu’à la nuit pour reprendre à renfort de canettes et de cocktails glacés. Alors, la musique se fit plus forte, les corps furent saisis de convulsions, et la transe dura jusqu’au petit matin.

La précipitation du début les avait effrayés. Mais leur désir de profiter de ce qu’ils avaient payé était plus fort et les incita à rester. Ils finirent leur première assiette et remontèrent à l’assaut pour en revendiquer une seconde qu’ils abandonnèrent sur un coin de table alors qu’il empoignait le goulot d’un porró de rouge oublié là. Elle le vit lever la tête, bâiller aux étoiles et tendre le bras pour s’essayer au jet dans la gorge. Il cligna des yeux, s’aspergea jusqu’à la ceinture, rectifia le tir comme il put et faillit s’étouffer dans un crachat mal retenu lorsque, horrifiée, elle se mit à crier.

Plutôt que d’abandonner la place, ils recoururent à une tactique éprouvée : se surveiller l’un l’autre et ne pas se séparer. Il la protégea des bousculades et, grâce à elle, évita le coma éthylique. Ils se tenaient par la main comme deux ahuris craignant se perdre dans les tourbillons de la foule. Autour d’eux, les excentricités confinaient à la débauche. Certains tournoyaient bras tendus, glissaient sur des restes de riz et s’écroulaient en riant. D’autres montaient sur les tables et s’exhibaient dans des chorégraphies provocantes, sifflés par les spectateurs agglutinés tout autour.

On leur proposa des sachets et de drôles de cigarettes qu’ils écartèrent de la main. Les trouvant timorés, des adeptes leur tendirent un mélange à la mode et des pilules qu’ils refusèrent. Ils trouvèrent un endroit moins agité, puis ils se lassèrent. Des brancardiers arrivaient en courant, accompagnés de deux gardes civils. Ils en avaient assez vu, assez entendu, ils pouvaient se mettre au lit.

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