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Et c'est celle de...
Patrick LAGNEAU

NUAGES

    C’est certain, se promener pendant l’été 1934 sur les Champs Élysées est synonyme d’insouciance. On est encore loin de l’occupation allemande, du couvre-feu, des déportations… Et en pleine après-midi, il y a les fameux thés sélects de l’hôtel Claridge. Alain le sait bien. Et c’est là qu’il a rendez-vous, oh, pas avec l’histoire, non, mieux que ça… Avec le grand guitariste de jazz Django Reinhardt. Du haut de ses dix-huit ans, c’est un fan absolu. Pour entrer dans le hall de l’hôtel, sa guitare à la main, une Selmer à pan coupé modèle Maccaferri, est son meilleur laissez-passer. On le prend pour un musicien de l’orchestre qui se produit ce jour-là…
    
Ravi, il se fait accompagner par un maître d’hôtel jusqu’aux coulisses, l’endroit ultra privilégié.
   
I-NES-PÉ-RÉ !  Django est là, à quelques mètres avec dix autres musiciens qui interprètent « Honeysuckle rose ». Assis sur une chaise, sa guitare sur les genoux, Alain est aux anges. Il ne rate pas une miette, ni du swing qui emplit l’espace, ni du « son » manouche du maître.
   
 À la pause, Alain n’en revient pas. Alors que les musiciens vont se désaltérer au bar, Django, lui,  vient derrière le rideau, à quatre mètres de lui et commence à jouer, seul sur sa Selmer, pour le plaisir, le thème de « Dinah ». Alain l’identifie d’autant plus facilement qu’il a travaillé ce morceau chez lui. Stéphane Grappelli l’a rejoint pour changer une corde de son violon, et dès qu’il a terminé, se met à improviser avec lui, suivi bientôt par Roger Chaput à la guitare rythmique et Louis Vola à la contrebasse. Le vrai « son » manouche ! Mais Django, peu après, laisse retomber du manche sa main gauche à l’auriculaire et l’annulaire atrophiés suite à l’incendie de sa roulotte six ans auparavant. Les trois autres musiciens, surpris, cessent automatiquement de jouer.

     — Un problème, Django ? demande Stéphane.
     
— Bah, je trouve que ce qu’on fait n’est pas mal, mais je pense que dans le style, une deuxième guitare apporterait plus de soutien rythmique pour donner une vraie pulsation swing.

C’est là qu’exulte Alain qui intervient pour la première fois.

— Vous avez raison, comme ça, on vous appellera le « Quintette du Hot Club de France »…

Les quatre musiciens qui ne l’avaient pas remarqué se tournent vers lui et aussitôt, Django remarque sa guitare.

      — Hé ! C’est la même Selmer que la mienne ! Qui es-tu ?
   
— Je m’appelle Alain, et je joue dans le même style que vous. Je connais tout votre répertoire…
      
— Vrai ? Viens avec nous pour nous montrer ce que tu sais faire !

Le cœur d’Alain explose de sentiments mélangés et contradictoires : joie, peur, inquiétude, angoisse, mais aussi crainte et appréhension. Il allait jouer avec son dieu.
    
Timidement, il approche du quartet et s’installe sur une chaise libre, guitare en place sur ses cuisses. Son cœur bat à deux cents à l’heure.

— Bon, si tu connais notre répertoire, tu connais le morceau qu’on était en train de jouer ?...
     
— Dinah ? C’est sûr…
     
— Bon, alors on y va. Tu assureras la rythmique avec Roger. On le prend en sol majeur…
      
— OK.
      
— Allez, c’est parti… Trois… Quatre…

La première mesure à peine terminée, tous les musiciens s’arrêtent et se tournent vers Alain. Il sait pourquoi. Dans la panique, il a positionné sa main en fa dièse majeur.

— Heu… Pardon ! Je suis troublé…

Django soupire et relance…

— Trois… Quatre…

Cette fois, le groupe est parti et Alain se sent de plus en plus sûr de lui.  Mais au moment du pont, il commet sa deuxième gaffe. Pris dans la dynamique du morceau, et comme il le fait seul chez lui, il se lance en même temps que Django dans une improvisation, copiée à l’oreille sur celle de son idole.

— Oh ! s’énerve cette fois Django, je t’ai dit que tu assurais la rythmique. Pas de faire le solo…

Alain ne sait plus où se mettre.

— Attends, intervient Stéphane, il avait l’air d’assurer… Tu peux nous jouer quelque chose tout seul, demande-t-il à Alain, pour nous montrer ce que tu sais faire ?

Sous les regards impatients des quatre musiciens, il ressent un profond malaise proche de l’épouvante. Dans un effort surhumain, il prend sur lui et tente de se construire intérieurement une force suffisante pour épater le groupe.
     
Et soudain, une idée géniale illumine son ego. Il va pouvoir vraiment les épater et prendre ainsi la cinquième place vacante du quintette. Il va interpréter en solo le thème de « Nuages » avec appuis d’accords de neuvième. Avec un tel morceau, il ne peut que les convaincre.
    
Sans un mot, il se concentre, puis lance les premières notes du plus célèbre morceau de Django.
      
Une fois le thème terminé, il surveille les réactions de son public.

— Bah, c’est un peu mou. Allez, en route pour le dernier set, lâche Django en prenant la direction de la scène du Claridge.
     
— Attends ! dit Stéphane. Pour le deuxième guitariste de la rythmique, on fait comment ?
      
— T’inquiète ! Je proposerai à Nin-nin… Il a un bon coup de patte…

Une fois seul, Alain sait que c’est foutu. Il ne jouera plus jamais avec Django et c’est Joseph « Nin-nin » Reinhardt, son frère, qui intégrera le « Quintette du Hot Club de France ».
    
Dépité et en colère après lui, il quitte le Claridge et cherche à comprendre pourquoi Django a trouvé molle sa propre composition. Ou alors, c’est son interprétation qui l’était…
      
De retour dans sa chambre, il décide de se remettre au travail. Il sent bien que quelque chose est cassé dans sa tête, mais il veut absolument surmonter sa déception. Assis sur une chaise, la guitare en place, il commence à jouer les premières notes de « Nuages » en essayant de mettre plus de swing dans son jeu. Et c’est à la quatrième mesure que la sixième corde casse avec un chbooong caractéristique qui rebondit dans la caisse de résonnance. Là, c’est trop pour Alain. Il se lève d’un seul coup, attrape la guitare par le manche et la frappe sur le sol, une fois, deux fois, trois fois jusqu’à ce que la caisse en palissandre et bois résineux explose.  Et il la frappe encore et encore, poussé par une rage indescriptible, encore et encore… encore plus fort…

— Hé !... Alain !... Alain !... Arrête !... T’es con ou quoi…

Que se passe-t-il ?

Comme sorti d’un rêve, Alain ouvre les yeux. Et retrouve la réalité. Pas compliqué, quand il aperçoit tous les couples de danseurs, figés sur la piste, les regards focalisés exclusivement sur lui. Même ses potes musiciens ont cessé de jouer. Silence de mort.
    
Et là, ses yeux se baissent sur la scène. À ses pieds, sa guitare Fender Stratocaster est complètement éclatée. Régis, l’organiste de l’orchestre, lance dans le micro :

— Mesdames, Messieurs, nous vous prions d’excuser notre ami Alain. Envoûté par l’extase de son jeu de guitare, il s’est pris pour Pete Tomshend. Mais nous ne sommes pas les Who, et on ne jouait pas non plus du rock. Allez, nous allons faire une pause. Profitez-en pour vous désaltérer au bar. Nous revenons dans quelques minutes…

Puis à Alain, à mi-voix :

— T’es complètement cinglé. Qu’est-ce qui t’a pris de jouer « Nuages » sur « A whiter shade of pale » de Procol Harum ? En plein bal, mais t’es vraiment con, toi ! En plus flinguer ta gratte comme un débile…
     
Alain, regarde Régis, complètement hébété, encore dans son voyage musical. Et soudain, une étincelle brille dans ses yeux.

— Oh, punaise, j’ai compris…
      
— Quoi ? Qu’est-ce que t’as compris ?
      
— Django…
      
— Merde ! Quoi, Django ?
    
— Je suis con. Il ne pouvait pas apprécier « Nuages ». On était en 1934 à la naissance du « Quintette du Hot Club de France »…
      
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?...

Et là, Alain éclate de rire.

— Pourquoi tu te marres ?
      
— Il ne l’a composé qu’en 40.
     
— Mais de quoi tu parles ? T’es barge ou quoi ?
      
— Ben, de « Nuages »… Et tu sais quoi ?
      
— Quoi ?
      
— Si ça se trouve, c’est moi qui lui ai inspiré son plus célèbre morceau en 34…
     
— Ouais, ben on est en 70 et tu nous emmerdes, Alain,  avec ton « Nuages » ! Arrête de fumer…

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